Reçu sur la radio soleil FM le samedi 19 Août 2017, le politologue Mathias Hounkpè s’est prononcé sur la situation politique nationale à l’heure de la rupture. Lisez plutôt.

Propos recueillis par DonklamAballo et Virgile Ahouansè

 

Mathias Hounkpè

Soleil Fm : Est-ce que pour les premiers pas posés jusque là vous avez l’impression que  Patrice Talon, politiquement, sait là où il va et qu’il a une ligne de conduite ?

Mathias Hounkpè : C’est très difficile à dire. Et quelques raisons peuvent expliquer ce genre de difficulté de lecture. Lorsque le Président prend le pouvoir avec la promesse ferme de ne faire qu’un seul mandat, cela suppose que la manière d’analyser ses stratégies politiques ne peut pas être la même que celle d’appréciation de la gestion de l’espace politique par un candidat qui veut faire ses deux mandats constitutinnels. Et donc naturellement, personne ne s’attendait à ce qu’il ait une stratégie particulière à part, je dirai, les dispositions pour garantir les majorités pour les politiques qui lui tiennent à cœur.  Je pense que de ce point de vue également, on verra tout à l’heure à travers les points que vous avez mentionnés ici,qu’il n’a pas, à mon avis, fait suffisamment attention de garantir les conditions minimales pour que les réformes qui lui tiennent à cœur soient passées.

 Mais les donnes ont changé depuis peu. La question du mandat unique est pratiquement dépassée maintenant...

Bon, disons qu’il a dit qu’il avisera. Je veux aviser pour moiveut dire que je déciderai en temps opportun. Ça ne veut pas dire Oui, ça ne veut pas dire Nonnon plus, au sens strict du terme. Même si c’est déjà une évolution par rapport à la position antérieure. La position antérieure étant, quoiqu’il arrive, je ne ferai qu’un seul mandat. Et donc, je peux dire que si on voulait tenir le Président de la République par rapport à sa promesse, si je le considère comme un homme de parole, alors après avoir donné fait cette promesse, il n’a plus la possibilité de dire j’aviserai. « J’aviserai » veut dire, j’ai encore le choix. Normalement, il n’a plus de choix. A mon avis, il ne devrait pas trahir sa parole. Moi je continue de croire que le Président de la République ne trahira pas sa parole et qu’il va respecter donc sa décision prise pendant la campagne de ne faire qu’un seul mandat.

Et s’il ne respectait pas sa parole, cette décision?

Bon, normalement, juridiquement, vous ne pourrez pas grand-chose contre lui si les textes restent en l’état. Mais politiquement, je pense que c’est coûteux d’avoir un Président de la République comme on a vu dans d’autres pays en Afrique qui trahissent leurs paroles surtout par rapport au maintien au pouvoir. Parce que moi je pensais qu’il serait différent des présidents ordinaires qu’on a vus. On a vu beaucoup de présidents promettre  arrêter leur mandat et après trouver des subterfuges pour continuer à rester au pouvoir. Je pensais que le Président Patrice Talon, devrait être différent de ces gens-là. Et donc, à mon avis, il devrait respecter sa parole ou alors politiquement, je crois ça lui couterait cher.

Politiquement ? De quel point de vue ? Du point de vue électoral ?

Vis-à-vis de l’opinion publique, vis-à-vis des citoyens et vis-à-vis de la plupart des positions qu’il prend par rapport à d’autres questions nationales. Je crois que sa parole va prendre un coup. Même le fait d’avoir prononcé  « j’aviserai », vous voyez dans l’opinion l’effet que cela fait.

Mais ce deuxième mandat probable serait le dernier s’il l’avait. Donc,  qu’est-ce qu’il perd et qu’est-ce qu’il gagne ?

Disons  que pour moi, normalement, je n’ai aucun problème avec  les deux mandats. J’ai été contre la limitation du mandat à un. Donc, que le Président Talon fasse deux mandats, ça ne me dérange en rien. Et donc, ça ne devrait pas déranger normalement. Mais comme je l’ai déjà dit, vous savez, un homme se juge par sa capacité également à respecter sa parole. Si vous êtes un homme sans parole, c’est très difficile de vous suivre. Et donc, je pense que c’est seulement sur cette base-là, par rapport à l’opinion publique et aux électeurs que le Président Patrice Talon peut avoir des difficultés si jamais il décidait de revenir sur sa position.

Une des choses que beaucoup de Béninois craignaient, c’est le mélange de genre ; Patrice Talon, homme d’affaire, connu par ses affaires telles que Pvi, le coton et consorts. Est-ce que de votre point de vue, il arrive à se départir des choses ?

C’est très difficile  à dire. Moi je pense qu’on va avoir des clarifications sur ces choses après le départ du Président Patrice Talon. A moins qu’au jour d’aujourd’hui, il décide et je pense que c’est ce qu’il devrait faire, de clarifier suffisamment, par exemple, quelle est sa position, la position des membres de sa famille. Parce que vous savez, lorsque vous parlez de biens que pourraient posséder  ceux qui sont au sommet de l’Etat, ou ceux qui occupent des positions clés qui les amènent à déclarer leurs biens, si vous suivez les dispositions par exemple de la Cedeao, on ne parle pas que du Chef de l’Etat. Quand on veut déclarer les biens, on déclare également les biens de tous ceux qui sont de la famille proche du Chef de l’Etat, c’est-à-dire votre épouse, vos enfants, etc. Parce que rien ne sert de dire, moi personnellement, je ne prends rien pour moi-même, si vous enrichissez votre épouse et vos enfants, en réalité le problème se pose de la même manière. Et donc, je pense que c’est de l’intérêt du Chef de l’Etat de clarifier publiquement, quelle est sa position à lui, la position de sa famille  et comment est-ce que les intérêts du Bénin sont protégés dans ses transactions.

Maintenant, il y a un élément auquel il ne pourra pas échapper. C’est-à-dire que il est venu au pouvoir avec justement ce préjugé qu’il y aura des conflits d’intérêt dans sa gestion du pouvoir à cause de son passé, à cause de son parcours personnel. Et ça, il ne peut pas y échapper de mon point de vue. Et donc, je pense que cette suspicion va demeurer s’il ne fait pas l’effort de clarification.

Mais dans le droit positif béninois, il n’est pas exigé que le Chef de l’Etat puisse clarifier la situation de ceux qui l’entourentN Ce n’est que sa situation à lui seul puisqu’au départ, il nous a dit que ces héritiers dans le milieu des affaires, c’était son fils et quelque uns de ces amis...

Vous savez, la démocratie, ce n’est pas que le droit. Je crois que quand vous limitez la démocratie seulement aux droits, vous pouvez déboucher sur des situations difficilement gérables. Je vais vous donner un exemple. La dernière fois, je crois que le Chef de l’Etat a été le premier à acheter un patrimoine de l’Etat. Mais en respectant les procédures prévues par la loi. C’est-à-dire, requérir l’avis de la Cour constitutionnelle qui l’a autorisée à acheter. Je suis même porté à croire qu’il a acheté ce patrimoine au dessus de sa valeur réelle. Ça je peux le croire. Mais de mon point de vue, aucun président n’a eu le courage de faire ça avant lui. Et tous les présidents qui vont venir après lui, ne seront pas nécessairement aussi riche que lui, pour se permettre d’acheter, par exemple, les biens au dessus de leurs valeurs réelles.  Ça veut dire quoi, il vient de créer un précédent que nous pouvons payer plus tard.  Ça veut dire que tous les présidents qui viendront après lui aujourd’hui, savent que s’ils ont la bienveillance de la Cour constitutionnelle, ils peuvent acheter les biens du pays comme ils veulent.  Et eux tous ne chercheront pas nécessairement à ne pas désavantager l’Etat en s’assurant qu’ils ont payé suffisamment garantir la protection de l’intérêt de l’Etat. Et donc, vous voyez que vous pouvez bien respecter les règles, respecter la loi, et pourtant créer des problèmes.

En la matière, je vous rectifie. Même les règles n’ont pas été tout à fait respectées puisqu’il devrait avoir une loi spécifique que la Cour constitutionnelle, elle-même, devrait respecter et sur cette base autoriser le chef de l’Etat...

Ça veut dire que je me mettais même dans l’hypothèse favorable. C’est-à-dire en supposant qu’il avait même respecté les lois, il faut tenir compte de ce que tous les hommes politiques qui vont prendre le pouvoir après lui ne seront pas suffisamment riches comme lui, pour dire j’achète les biens au dessus de leur valeur parce que je ne veux pas spolier l’Etat. Mais, ceux qui vont venir après lui, peuvent maintenant, s’ils ont la bienveillance de la Cour constitutionnelle,  et si toutes les conditions légales nécessaires étaient réunies par exemple, de s’acheter ou de se faire vendre les biens publics à vils prix. Je pense que rien qu’en pensant à ça, lui, il devrait éviter de poser ce genre d’actes. Le respect de la loi seule en démocratie ne suffit pas.

Maintenant que c’est fait, M. Mathias Hounkpè, est ce que vous pensez qu’un jour ou l’autre, que ce domaine pourrait retomber dans le patrimoine public ?

Je ne savais pas qu’il fallait des textes supplémentaires avant la consultation de la Cour Constitutionnelle. Si c’était vraiment le cas, il est possible qu’on revienne sur cette décision. Il suffit qu’un citoyen porte l’affaire devant la Cour pour contester le fait que les conditions légales n’étaient pas réunies pour cette opération et si c’est vrai, on pourrait revenir sur cela.

Ceux qui exigent aujourd’hui, la publication du contrat du Programme de vérification interne (Pvi) ont-ils raison lorsqu’on sait que le Pvi hier c’était Patrice Talon et aujourd’hui ce serait difficile de dire que ce n’est pas toujours lui ?

Voilà les questions sur lesquelles je pense que le Chef de l’Etat a besoin d’être clair. Parce que une fois encore, légalement, vous allez voir qu’il a respecté peut-être probablement toutes les conditions qu’il faut également pour faire opérer Pvi à nouveau, que ce soit directement sous lui ou sous quelqu’un d’autre, mais vous voyez la suspicion qui demeure. Et cette suspicion, ce n’est pas bon pour les affaires. Le sentiment qu’on a que ce soit le Chef de l’Etat ou un de ses alliés qui continue à gérer. Vous voyez qu’on est parti avec le Pvi, comme si ça ne profitait qu’à Patrice Talon, que ça ne profitait pas à l’Etat. Je pense que même dans la gestion du Pvi, ce serait utile que périodiquement des informations soient publiées pour nous montrer que contrairement à ce que une partie de l’opinion pense, non seulement ce que ça rapporte à l’Etat, ce que ça rapporte à celui qui gère le Pvi pour qu’on voie qu’en réalité, c’est au Bénin que ça profite et que ce n’est pas un montage comme on l’avait pensé. Sous le Président Yayi, tout le monde, honnêtement, avait pensé que le Pvi était juste un montage pour enrichir Talon au détriment de l’Etat. Et donc, une fois qu’il est devenu Chef de l’Etat et qu’il ramène le Pvi, c’est son obligation de rendre public les informations sur le fonctionnement du Pvi pour que tout le monde voit qu’au fond, on se trompe, cette opération apporte des ressources à l’Etat, voilà ce que gagne ceux qui gèrent et on voit que finalement, c’est vraiment l’Etat qui en profite. Si il ne fait pas ces efforts, tous ces éléments seront politiquement utilisés contre lui le moment venu.