Le candidat Patrice Talon en campagne pour l'élection présidentielle de 2016

Après 730 jours au sommet de l’Etat, les promesses électorales du pcandidat Talon ont du mal à se révéler. Malgré une volonté politique farouche du successeur de Boni Yayi de rentrer dans l’histoire de son pays en améliorant substantiellement les conditions de vie de ses concitoyens, sa méthode laisse perplexes bon nombre de Béninois. Mais il dispose encore de 1095 jours pour rassurer le peuple.

Par Alain Gbénou Sessou

« Engager de profondes réformes pour baliser la voie au développement réel du Bénin ». Ainsi se résume l’ambition du candidat Talon, élu président et investi le 6 avril 2016. Sur la question, la détermination du chef de l’Etat reste à ce jour, après deux ans d’exercice du pouvoir d’Etat, presqu’inébranlable. Au fond, depuis le début de son mandat, la méthode est connue : mettre les rapports de forces de son côté, ce qui amènerait à contrôler tous les leviers du pouvoir. Du coup, les réformes annoncées pourraient être bien conduites pour déboucher sur un Bénin mieux révélé dans ses potentialités, chose dont rêve le chef de l’Etat. 

Des chantiers en cours grâce au Pag   

Dès lors, le premier ballon d’essai important pour le président de la République est la tentative de la révision de la Constitution du 11 décembre 1990. Malheureusement, ce projet auquel tiennent bien la plupart des acteurs du pays a échoué. Et pourtant, le chef de l’Etat s’est assuré en amont d’a              voir le contrôle du Parlement par un nombre de députés assez majoritaire, acquis à sa cause. Seulement, un minimum de blocage a mis un coup d’arrêt au système de la révision constitutionnelle. Visiblement, cela n’a pas émoussé la détermination du président Talon, même si au détour d’un entretien il s’est montré choqué de l’attitude des représentants de la Nation. En effet, courant décembre 2016, le chef de l’Etat sort l’arsenal de son programme d’action du Gouvernement (Pag). Il programme minutieusement des actions  à mener en faveur des populations. A défaut des actions de réformes nécessaires qui dépendent de la révision de la Constitution, beaucoup d’autres sont engagées sans coup férir. On peut citer pèle mêle le dégagement des artères occupées anarchiquement dans les principales villes, la mise en exécution de la nouvelle carte administrative du Bénin répartie en douze (12) départements... L’opération des déguerpissements fortement décriée par les populations n’est pas en soi une mauvaise vision. Car elle porte en perspective l’asphaltage dans les principales villes du Bénin, annoncé pour démarrer au plus tard juillet 2018. Le projet ‘taxi-Bénin’ quant à lui, lancé depuis deux ans, force l’admiration alors que, d’humeur de Béninois, il n’était pas le bienvenu. Le recensement administratif à vocation d’identification des populations (Ravip) est aussi conduit avec dextérité comme une initiative non moins louable du régime de la « rupture », quoique des soupçons restent pesants à l’idée non encore avouée d’en faire une exploitation électorale immédiate. Avec ce recensement, semble-t-il, tout Béninois ou tout individu résidant au Bénin sera identifié par un et un seul numéro.

Une gouvernance axée sur les résultats qui peinent à venir

Cela étant, bien d’autres éléments qui manquaient depuis l’investiture du chef de l’Etat pour apprécier sa méthode de gestion de la cité se précisent et se renforcent. De ce point de vue, ces derniers mois sont  riches en événements socio-politiques. Les débats, qu’ils soient politiques ou non, dans les rues, dans les administrations, dans les buvettes ou ailleurs se ramènent à la crise sociale qui perdure depuis janvier, mais aussi au non-respect des décisions de la Cour constitutionnelle par le Gouvernement. On pourrait compléter par la lutte contre la corruption engagée tous azimuts dans tous les secteurs par le chef de l’Etat. On ne le dira jamais assez. Apparemment le président Talon est déterminé pour ce combat. Mais peut il vraiment aller loin ? Il y a deux raisons d’en douter. La première, c’est le soutien de cette kyrielle d’anciens ministres ou députés trempés dans des affaires scandaleuses jamais élucidées à ce jour et qui désormais sont embarqués dans la rupture. La deuxième raison, est le soupçon de collusion des Sociétés qui appartiendraient à des proches du président avec les affaires d’Etat.   

Face à la situation, plusieurs observateurs s’interrogent sur l’intention réelle du président de la République. D’abord, c’est un secret de polichinelle que l’actuel locataire du palais de la Marina est allergique au populisme auquel a habitué les Béninois son prédécesseur. Tout en garde le silence et le calme devant certaines accusations, le chef de l’Etat après deux du pouvoir  a des efforts  à faire pour la suite de son mandat.  

Il doit par exemple pouvoir tenir compte de sa posture propre à lui pour éviter le pourrissement de la crise sociale actuelle. En rencontrant au palais de la République les enseignants, le mois passé, le chef de l’Etat a clairement signifié que la séance n’est pas celle d’une négociation en dehors de celle qui se fait déjà avec les membres de son Gouvernement sous la houlette du ministre d’Etat Abdoulaye Bio Tchané. Or la situation semble à ce niveau bloquée. D’autant que le ministre A. B. Tchané et ses collègues mandatés pour le dialogue social n’ont pas en apparence l’étoffe nécessaire. Le seul recours dans ces conditions demeure le président de la République qui devrait trancher, comme l’ont fait ces prédécesseurs en cas de crise avérée. Quel intérêt le chef de l’Etat aurait-il à rechercher le pourrissement de la situation jusqu’à l’effectivité d’une année blanche dans le secteur de l’éducation? D’autant que le Gouvernement aurait refusé de rétrocéder les défalcations sur les salaires de février 2018, les acteurs syndicaux foncent droit vers le mur, dans un bras de fer sans lendemain contre l’Exécutif, tandis que, selon certaines indiscrétions, le chef de l’Exécutif serait imperturbable face à cette levée de boucliers. Il se susurre en ce moment que les caisses de l’Etat seraient vides ; c’est pourquoi le Président de la République n’a aucune marge de manœuvre pour satisfaire les revendications au point voulu par les frondeurs.

Quid des relations entre les institutions de la République ?

L’opinion publique soulève depuis la prise du pouvoir par le président Patrice Talon, le non-respect des décisions de la Cour Constitutionnelle. Ainsi, certains reprochent au chef de l’Etat d’avoir battu le record du non-respect des décisions de la Haute Juridiction en deux ans de pouvoir. Pire, il reste depuis un moment insensible à toute décision de la Cour. Pour des observateurs attentifs de la vie politique nationale, cette attitude du chef de l’Exécutif répond à tort ou à raison à un besoin de contrôler très tôt la Cour dont la plupart des membres sont mis en place par le régime précédent. Malheureusement, le président Talon doit attendre encore juin prochain pour se faire son idée de la Cour constitutionnelle à venir et, dans la mesure du possible, disposer d’un certain contrôle. Mais ce ne serait qu’enfreindre à l’indépendance de cette instance de contre-pouvoir ! Il faut reconnaître que, de Soglo à Yayi en passant par Kérékou II, les différents régimes ont habitué les Béninois à fouler au pied certaines des décisions de la Cour constitutionnelle qui ne manque pas non plus de s’inscrire dans les enjeux politiques. Ceci mérite une réflexion afin de mettre fin à des décisions quasi inopérantes et non exécutoires prises par la Haute Juridiction en matière d’arbitrage constitutionnel. Quant aux relations avec l’Assemblée nationale, il s’observe depuis deux ans une sorte de fébrilité de la quasi-totalité des membres de cette institution de contre-pouvoir face à l’Exécutif : une bonne majorité s’est constituée pour soutenir à bon droit les actions du Gouvernement. Mais en vérité, les craintes de nombreux députés subsistent face aux perspectives des élections législatives qui pointent à l’horizon. Il y a donc un intérêt certain à être dans les bonnes grâces du pouvoir de la « rupture ».

L’économie libérale en marche

Au-delà de toutes ces considérations, les deux ans que vient de passer le président Talon sont marqués par une forte propension de la libéralisation de l’économie. De la mise en affermage des hôpitaux de zones au Port autonome de Cotonou en passant par l’aéroport, les réformes à la Société béninoise d’énergie électrique (Sbee) et autres secteurs, le processus est en marche. Soit c’est la privatisation tout court, soit la désignation d’un partenaire stratégique pour la relance du secteur.

Au reste, la machine Talon peine encore à trouver sa marque au bout de deux années d’exercice du pouvoir. Le panier de la ménagère ne ressent pas encore les effets positifs de la « rupture ». Le chef de l’Etat dispose encore de 1095 jours pour convaincre les populations et rentrer dans l’histoire du Bénin par la grande porte, comme il l’a promis. Car, pour l’opinion publique, les réformes à ce jour ne consacrent pas un intérêt immédiat perceptible pour les Béninois. Il va falloir inventer un nouveau paradigme visant à inverser la courbe pour faire le bonheur des Béninois ou le trahir.