Il n’y a pratiquement plus d’élection en Afrique où l’on n’observe une utilisation massive des réseaux sociaux, que ce soit par les candidats eux-mêmes ou les citoyens. Ces dernières années, du Sénégal au Kenya ou encore de l’Afrique du Sud en Algérie, les candidats aux différentes élections, à des degrés divers selon les pays, semblent ne plus pouvoir se passer des réseaux sociaux dans leurs stratégies de campagne électorale. Afin de séduire les électeurs, tout y passe : du compte twitter à la page Facebook sans parler des vidéos sur Youtube ! Des activistes des réseaux sociaux sont mobilisés, souvent à plein temps, par les équipes de campagne des candidats pendant les périodes des élections.  

D’où la question de savoir si réellement les réseaux sociaux peuvent aider sinon à gagner les élections, du moins à accroître les chances de gagner les élections en Afrique. La question est loin d’être anodine. Deux raisons au moins, confirment le bien-fondé de s’interroger et, mieux, devraient inciter les politiciens à ne pas attacher plus de prix qu’il n’en faudrait à l’influence des réseaux sociaux et de l’Internet.

Comme le montre bien la figure no.1 ci-dessus, représentant des données tirées du rapport « Measuring the Information Society 2017 » de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), le taux d’utilisation d’Internet est plutôt encore assez faible en Afrique de l’Ouest. A l’exception du Cap-Vert et du Ghana qui sont aux environs de 50 et 40 %, tous les autres pays sont à moins de 30%, avec la Guinée et la Guinée Bissau fermant la marche à moins de 10%. Même si ces pourcentages ont dû augmenter depuis 2016, et que le taux de pénétration de l’Internet est assez remarquable, il n’est pas exagéré de penser que l’Afrique de l’Ouest et, au-delà, une bonne partie de l’Afrique sont encore globalement loin de l’utilisation universelle de l’Internet.

La figure no.2, dont les données sont tirées du Round 7 (2017-2018) des sondages Afrobaromètre, montre clairement que la Radio et la télévision, avec au minimum 60% et un peu moins de 30%, demeurent les sources d’information les plus utilisées par les citoyens. L’Internet et, particulièrement, les réseaux sociaux – avec au maximum un peu plus de 30% au Nigéria et moins de 10% au Mali – ne constituent pas des sources privilégiées d’information des citoyens.

Les figures no.1 et 2 devraient, logiquement, inciter à la réserve quant à l’importance de la contribution des réseaux sociaux au succès électoral. Cependant, cette image plutôt mitigée est à nuancer pour trois autres raisons.  

Comme le montre bien la figure no.3, ci-dessus, représentant des données tirées du rapport « Measuring the Information Society 2017 » de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), le taux de souscription au téléphone cellulaire est plutôt assez élevé. D’un minimum de plus de 60% en Guinée Bissau, il a atteint près de 140% en Gambie et au Ghana. Sachant qu’en général, les opérateurs GSM sont les fournisseurs d’internet dans la plupart des pays africains, ces taux assez élevés de souscriptions au téléphone cellulaire devraient rendre l’Internet plus accessible qu’on ne saurait l’imaginer. Mieux, les citoyens, sans être des abonnés à Internet de façon continue, peuvent, selon leurs moyens, s’acheter quelques heures de connexion par jour pour naviguer sur les réseaux sociaux. C’est la première raison.

La deuxième raison qui fait qu’il faut nuancer le jugement qu’aurait pu inspirer les figures no.1 et 2 vient de ce qu’il y a un degré de connexion/jonction entre les réseaux sociaux et les médias traditionnels tels que la radio et la télévision. C’est ainsi qu’un sujet posté ou discuté sur Twitter ou Facebook peut se retrouver, seulement quelques heures après, l’objet de discussions à la radio ou à la télévision. Cette jonction, dont il est encore difficile d’apprécier l’ampleur ou le niveau, lève une partie des limites que constitue le faible taux de recours aux réseaux sociaux par les citoyens pour la recherche de l’information.

 La troisième raison qui fait qu’il faut nuancer le jugement qu’auraient pu inspirer les figures no.1 et 2 vient de ce que les réseaux sociaux sont essentiellement utilisés par les jeunes. Et il est unanimement reconnu aujourd’hui que les jeunes constituent une grande majorité des électeurs dans les pays africains, notamment entre 18 et 35 ans, voire 40 ans. En allant à la chasse aux électeurs sur les réseaux sociaux, les candidats aux élections sont sûrs d’y rencontrer un grand nombre d’électeurs potentiels et, par conséquent, d’augmenter leurs chances d’engranger des votes. 

Même si le taux de pénétration de l’Internet est encore loin de la couverture universelle en Afrique, le recours aux réseaux sociaux demeure important pour les candidats aux élections en Afrique à cause du développement extrêmement rapide des téléphones cellulaires, de la jonction entre les réseaux et les médias traditionnels et du fait que les jeunes sont les plus grands utilisateurs des réseaux sociaux. Sans être la panacée, le recours aux réseaux sociaux par les acteurs politiques peut s’avérer d’une grande utilité, voire d’une grande efficacité pour peu que cela soit non pas à l’aveugle, mais assorti d’une stratégie assez réaliste et bien ciblée.

Mathias HOUNKPE, Politologue