Décaissements empreints de favoritisme. Infrastructures non conformes aux normes. Travaux de réhabilitation du fait de la non durabilité des ouvrages, modules de classe sans sécurité… Dans certaines communes du Bénin, l’utilisation faite des fonds FADeC destinés aux infrastructures scolaires est entachée d’irrégularités dont les conséquences menacent l’école.

Spectacle désolant à l’école primaire publique (EPP) de Kolo-Oun, dans la commune de Djougou (458 km au Nord de Cotonou). Un module de trois salles de classe inachevé et envahi par les herbes. Une école qui se vide de ses apprenants. Ceci, du fait de la fusion des trois classes et de la non mise à disposition du nouveau bâtiment. Le cours élémentaire première année (CE1) n’est plus fonctionnel, faute d’écoliers. Selon Alexandrine Kotoko, directrice de l’établissement, certains élèves sont restés à la maison, d’autres ont plutôt quitté le village (Voir encadré).  Quant aux 66 âmes qui fréquentent l’établissement, (42 du cours d’initiation –CI- et 24 du cours préparatoire –CP-), elles sont agglutinées dans une salle très exiguë et aux murs en terre battue. Elles doivent, par ailleurs, se partager 18 tables et bancs alors qu’il leur en faut 33 pour s’asseoir décemment.

En principe depuis 2017, ces difficultés ne devraient plus être d’actualité. Malheureusement, ce cas n’est d’ailleurs pas isolé. A deux heures de route de Djougou, dans la commune de Tanguiéta (586 km au nord-est de Cotonou), le spectacle est tout aussi ahurissant à l’EPP Hantékou. Le module de trois salles de classe réceptionné en 2018 et qui abrite des écoliers, est branlant. De plus, aucune de ces classes n’est pourvue d’armoires pour ranger le matériel de travail alors que toutes les classes devraient en être pourvues. La toiture de la salle attenante au bureau du directeur est déformée. A ces constats, s’ajoute la peine de Jonas Ahéhéhinnou, directeur de l’école, qui doit déployer chaque fois de l’énergie pour fermer sa porte à cause de la serrure défaillante. Le phénomène reste identique à Lokossa (100 km à l’ouest de Cotonou) et à Djakotomey (138 km à l’ouest de Cotonou). Jean-Baptiste Dangnon, directeur du groupe B à l’EPP Houngba-Gbédokpo, dans la commune de Djakotomey, dénonce : « Le modulede trois salles de classeentamé en 2014, pour être achevé la même année, a été finalement livré en 2016».L’indignation est à son comble à l’EPP Gbédji-Tozoumè, dans la commune de Lokossa où les enseignants fustigent, en plus des travaux bâclés, « la qualité défectueuse des tôles utilisées par le soudeur pour fabriquer les portes et les fenêtres ».

Des contrôleurs de chantier défaillants

A l’origine de ces disfonctionnements, un manque de rigueur dans la sélection des entreprises ayant effectué les travaux, l’inexistence de système de suivi des chantiers et de contrôle des travaux livrés. C’est ainsi qu’à Tanguiéta, les contrôleurs qui ont suivi les travaux sont incriminés par Florentin Kouaro, chef service technique (CST), à la Mairie. Accusation parfois non fondée comme en témoignent les experts de la Commission nationale des finances locales (CONAFIL) : « Aucun contrôleur indépendant n’a été recruté » sur le chantier de l’EPP Hantékou construit à plus de 16 millions de FCFA du Fonds d’appui au développement des communes (FADeC).

A Djougou, c’est la compétence de l’entrepreneur qui est mise en cause dans le chantier abandonné de l’EPP de Kolo-Oun. « Pour le cas d’espèce, nous avons rencontré un entrepreneur qui n’a pas été à la hauteur de la tâche et nous sommes en train de résilier le contrat », se justifie AbdoulassidouArouna, point focal FADeC à la mairie de Djougou. Et pourtant, le chantier est à l’arrêt depuis 24 mois.

Parfois, l’insuffisance de ressources allouées sert d’argument, surtout pour les travaux relevant de « l’initiative de Dogbo ». A savoir des projets du temps où l’ex-président Boni Yayi a décidé depuis cette localité du Couffo que désormais, il incombe aux mairies de se charger de la construction des infrastructures éducatives. Mais le gouvernement n’a pu mettre à leur disposition des fonds suffisants pour cette mission. A ce propos et s’agissant de la réalisation du module de trois salles de classe à l’EPP Kolo-Oun, le point focal FADeC déplore : « Il faut entre 25 à 30 millions de FCFA pour la construction et l’équipement d’un module de trois salles de classe. Or, il a été mis à la disposition de la Mairie 19,5 millions dont 1,5 million de FCFA de mobilisation communautaire non évidente ». Plutôt, au moins 34 millions de FCFA, soulignent les auditeurs de la CONAFIL.

Dix-neuf millions et un toit qui coule

Les décaissements des fonds au profit des entreprises sont faits dans des conditions qui frisent la complaisance ou tout au moins un favoritisme suspect. Des décaissements ont été faits de façon troublante sans que les travaux qu’ils sont censés financer n’aient évolué. A Djakotomey, ce sont plus de 19 millions de FCFA du FADeC qui ont été investis pour la construction et l’équipement du module dont la toiture coule déjà en saison pluvieuse, moins de quatre ans après sa réalisation. Tendance confirmée par le rapport d’audit de la CONAFIL, publié en septembre 2018. Selon ce document, le chantier du module de classe de Djougou a été abandonné à un taux de réalisation de 44% pour un taux de consommation des crédits de plus de 50%.. A Tanguiéta, alors que les travaux accusaient un retard d’exécution de sept mois, et stagnaient à un taux de réalisation de 71%, 94% des ressources financières destinées à ces travaux avaient déjà été consommées, relèvent les auditeurs de la CONAFIL.

Face à ces dérives multiples, le gouvernement change de stratégie. Le conseil des ministres du mercredi 18 décembre 2019 envisage la réduction de 40% du coût de construction des infrastructures scolaires, grâce aux briques fabriquées à base des déchets plastiques.  Deux ans plus tôt, le mercredi 13 septembre 2017, le gouvernement crée en conseil des ministres l’Agence pour la construction des infrastructures du secteur de l’éducation. Un organe logé au ministère du Cadre de vie dont la finalité sera d’assister à la conception et à la réalisation des infrastructures du secteur.

Vadim QUIRIN

Enquête réalisée grâce au soutien de OSIWA et en collaboration avec la Maison des Médias

 

Mobiliers en souffrance

Tables et bancs défectueux ou non livrés 

 

Les imperfections observées sur les bâtiments scolaires nouvellement livrés se rapportent également sur le mobilier mis à la disposition des écoliers et de leurs enseignants.

 

Un flou autour de l’acquisition, en 2016, de 500 tables-bancs et de matériels ludiques au profit des écoles maternelles et primaires publiques de la commune de Djougou. En octobre 2017, au terme du rapport d’audit de la Commission nationale des finances locales (CONAFIL), les experts affirment, n’avoir pas « pu constater l’effectivité » physique de cette commande d’une valeur de plus de 26 millions de FCFA. Aucun bordereau de livraison ne leur a été fourni. Seulement, des copies de fiches de répartition à partir desquelles ils se sont livrés à une gymnastique. Celle-ci décrite dans la conclusion de leurs travaux : « En ce qui concerne le marché relatif à l’acquisition de tables-bancs et de matériels ludiques au profit des écoles maternelles et primaires publiques de la commune de Djougou, à défaut du bordereau de livraison, la commission a rapproché la liste des objets répartis des attachements n°01 et 02. Il ressort de cet exercice que 480 tables-bancs ont été distribués or il a été commandé 500 tables-bancs. Il se dégage donc un écart de 20 tables-bancs n’ayant pas été livrés ». De son côté, souligne ledit rapport, la Mairie a fait une contre-observation qui est restée non convaincante : «Dans la liste de répartition annexée aux contre-observations, des écritures ont été ajoutées sur la page 4, faisant état de la livraison de 2 x 10 tables bancs à des écoles qui sont déjà mentionnées à la page 3 (Nonsé et EUC). La commission estime que le document présenté comme preuve a été falsifié. Elle maintient son observation.»

Toujours en ce qui concerne la gestion des tables-bancs sur le FADeC, Jean-Baptiste Dangnon, directeur du groupe B à l’EPP Houngba-Gbédokpo, dans la commune de Djakotomey, dénonce le mauvais état de ceux-ci. « Sur les 75 tables-bancs livrés, seuls 55 sont encore exploitables grâce aux pointes que j’ai achetées pour renforcer quelques uns ». Par ailleurs, Juste Djossou, directeur de l’EPP Gbédji-Tozoumè, dans la commune de Lokossa, s’étonne du fait que « la réception définitive du module construit soit prononcée sans la livraison d’un minimum de tables-bancs » alors que l’arrêté ministériel réglementant le secteur fait de ces équipements une nécessité au point d’annexer à chaque projet la liste des équipements prévus. « C’est la faute aux communes si les salles de classe ne sont pas équipées», tranche Jacques Amoussou, directeur des services financiers de Lokossa.Toutefois, ce dernier nuance : « Il faut, en moyenne, 21 millions de FCFA hors-taxe pour construire et équiper un module de trois salles de classe ». Selon le rapport de la CONAFIL sur la gestion du FADeC 2016, la construction du module de trois salles de classe à l’EPP Gbédji-Tozoumè a coûté au total plus de 23 millions de FCFA. Le fait est similaire à l’EPP Koutitinhoun, dans la commune de Tanguiéta. Le module de trois salles de classe construit en 2017 a été livré sans équipement. Conséquence, au CE1, il y a 42 apprenants pour 11 tables-bancs au lieu de 21 attendus. Au CI, ils sont 69 pour 22 tables-bancs pour un minimum convenable de 34. De plus, dans cette école, il n’y a aucune table et aucune chaise prévues pour les maîtres.

V.Q.

 

 

Encadré

73 écoliers de Djougou n’iront pas au CEP 2020

A Djougou, le taux d’abandon scolaire figure parmi les plus élevés du Bénin. Rien que le premier trimestre de l’année scolaire 2019 – 2020,au niveau d’une des deux circonscriptions de la commune de Djougou, 73 apprenants du cours moyen deuxième année (CM2) ont déjà abandonné les classes. Des groupes scolaires comme Gaouga/A et C affichent des taux d’abandon compris entre 10 à 14 %. Soit des taux d’abandon qui sont deux et même plus de trois fois supérieurs à la moyenne d’un peu moins de 4% observée dans ladite circonscription lors du dépouillement des dossiers des candidats au Certificat d’études primaires de la session de 2020.  D’aucuns expliquent cette situation par l’influence très forte des écoles franco-arabes où les parents, fervents musulmans (81% de la population est musulmane), préfèrent envoyer la plupart de leurs enfants. Car ils estiment que les écoles franco-arabes leur apporteraient des connaissances classiques, d’une part, et les enseignements coraniques, d’autre part. L’administration scolaire en tient compte déjà : « C’est pourquoi, en ce qui nous concerne, nous faisons obligation à ces écoles d’exécuter le programme officiel en vigueur jusqu’à 16 heures. Après quoi, les maîtres coraniques prennent le relais », explique Ibrahima Adamou, directeur départemental des Enseignements maternel et primaire (DDEMP) de la Donga. En dehors de ce facteur, d’autres pointent la démission des parents, sans oublier le manque d’enseignants. Les infrastructures scolaires défaillantes ou non disponibles ne font qu’aggraver la situation.

V.Q.

Enquête réalisée grâce au soutien de OSIWA et en collaboration avec la Maison des Médias

 

 

 

 

 

 Bien que la gestion des gares routières soient passée entièrement entre les mains des communes, le paiement des différentes taxes demeure une épine dans les pieds de certains et une manne tombée du ciel pour d’autres. De Cotonou à Akpro-Missérété en passant par Porto Novo et Sèmè-Kraké, l’orthodoxie dans la collecte et la gestion des taxes sur les gares routières paraît un vœu pieux.

Marie-Louise Félicité BIDIAS ( Enquête réalisée avec le soutien de OSIWA)

Gare routière de Saint Michel à Cotonou. Il est 10h du matin. Des dizaines de conducteurs de véhicules se disputent avec un collecteur de tickets de stationnement accusé d’avoir perçu 1 000 F CFA en plus de la taxe régulière. Un supplément supposé destiné aux populations riveraines. « Je ne suis au courant de rien. Je n’ai rien pris à quelqu’un en dehors des sous de la vente des tickets de la mairie», se défend-il, brandissant son carnet de tickets.

D’une commune à une autre et d’une gare routière à une autre, les taxes perçues sur les gares routières et leurs destinations ne sont pas uniformisées, donnant ainsi lieu à des querelles qui, parfois dégénèrent en rixes.

A la gare de Djevali (Akpro-Missérété  - 50 km à l’est de Cotonou), d’où partent des minibus en direction de la métropole économique du Bénin, certains conducteurs soutiennent qu’ils ne « payent plus que la taxe de la mairie de 200 F CFA pour les minibus et de 100 F  CFA pour les voitures », conformément aux tarifs fixés en 2005 dans la note circulaire du ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, toujours en vigueur. Gérard Logbo de l’Association des conducteurs et transporteurs du Bénin (ATCB) confirme, mais rappelle : « La lutte a été ardue, pour arriver à ce résultat, le 2 novembre 2019. Les minibus payent deux tickets de la mairie de 200 F CFA chacun et les petits véhicules, un seul ticket de 100 F CFA».

A la gare routière de Ouando (Porto Novo, la capitale  - 30 km de Cotonou), la réalité est toute autre. Alfred Lissassi, conducteur de véhicule de transport, usager d’une gare improvisée à l’intersection de deux ruelles, pointe du doigt les disparités observées d’une gare à une autre. « Ici, pour les minibus, nous payons au total 1 500 F CFA et on nous remet 3 tickets : deux de la mairie et un de Cosycotrab (Syndicat de conducteurs de taxis) et 100 F CFA de tour du syndicat ». Mais ici, c’est la taxe de 100 F relative au tour d’embarquement imposée par le syndicat qui est contestée. « On se demande où va tout cet argent des cotisations syndicales qu’on nous oblige à payer à chaque  départ », s’agace Alfred Lissassi, indigné parce qu’aucune reddition de comptes n’a lieu à propos de cette collecte d’argent. Sans toutefois répondre à ce qui apparaît aux yeux des conducteurs comme un abus, Abraham Agboakounou, chargé de communication du Collectif des syndicats de conducteurs, de transporteurs et assimilés du Bénin (Cosycotrab) et Secrétaire général de l’Organisation des conducteurs de taxis-ville des communes du Bénin (Octavi)  explique. « Il existe des décisions et arrêtés étatiques qui ont permis ce type de fonctionnement sur les gares routières. Nous y percevons nos cotisations syndicales. C’est ainsi que nous procédons depuis, même si  certaines personnes pensent que ce n’est pas la bonne méthode». 

A la gare de Sèmè-Kraké à la frontière bénino-nigériane, les « taxes » sont encore plus élevées. Frédéric Edah, conducteur  de véhicule pointe du doigt ce qui, selon lui, n’est qu’une escroquerie, et qui leur fait débourser pour chaque voiture de 5 places en partance pour Lomé, trois différents tickets de 1000 F CFA  l’unité pour le compte de la mairie de Sèmè et 200 F pour le syndicat. Les conducteurs de gros véhicules sont assujettis à une taxe de 5000 F CFA. S’appuyant sur l’article 89 de la loi portant organisation des communes en République du Bénin qui stipule que  la commune a la charge de la réalisation, de l’entretien et de la gestion des gares routières, des embarcadères et des parkings à caractère local, Crespin Guidi, Secrétaire général adjoint du ministère de la Décentralisation et de la Gouvernance, estime  qu’il revient aux communes de prendre leurs responsabilités.

Le maire s’étonne

... des tickets de cotisations syndicales...

Emmanuel Zossou, maire de Porto Novo, ne cache pas sa surprise : « C’est progressivement que je me suis rendu compte que ce qu’ils prélevaient était supérieur à ce qui est notre droit. Et j’ai corrigé cela avec des tickets de stationnement et d’entretien des gares ». En effet, l’arrêté municipal du 02 février 2018 portant création, composition, attribution et stationnement du Comité municipal de gestion des gares routières de la ville de Porto-Novo, précise les types de tickets et leur base tarifaire : une taxe de stationnement de 100 F CFA et une taxe de réhabilitation 100 F CFA par chargement pour chaque véhicule léger. Ces taxes sont respectivement de 200 F CFA et 100 F CFA pour les minibus. Chaque gare routière est gérée par un Comité exécutif composé d’un gestionnaire, d’un auxiliaire des recettes et d’un contrôleur chargé de vérifier les tickets et d’autoriser les sorties des véhicules de la gare. Des mesures qui, apparemment, montrent leurs limites. Et pourtant les conducteurs de taxis ne demandent qu’une uniformisation des taxes à payer sur les gares routières et surtout de la transparence dans l’utilisation de l’argent collecté pour le compte des syndicats. « Nous subissons trop de menaces. Nous nous demandons où vont nos cotisations syndicales ? », s’offusque Justin Agbo, un conducteur. Marcel Hounkanrin, président de l’Association des

conducteurs et transporteurs du Bénin, prône la solution radicale : « Nous avons appelé tous les conducteurs à refuser de payer les tickets syndicaux dans les gares. Il s’agit pour nous de les amener à ne payer que les tickets de la mairie. Ils iront payer leurs cotisations syndicales à leur siège, conformément à leurs statuts et règlements », clame-t-il, tout en appelant à l’aide les mairies qui ont le pouvoir de requérir la force publique pour mettre de l’ordre. Ce qu’ont acté les conducteurs usagers de la gare de Sèmè en suspendant « jusqu’à nouvel ordre » le paiement des taxes qui les « asphyxient ».

Excédée par le flou qui entoure la gestion de l’argent collecté auprès des conducteurs, l’ACTB a porté plainte contre la mairie de Sèmè-Podji et contre le Cosycotrab devant le Tribunal de première instance de première classe de Porto-Novo et devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET). L’issue du procès sonnerait-elle l’heure de l’instauration de l’ordre dans le secteur ? Toutes nos tentatives pour recueillir la position de la Mairie sur ces plaintes ont été vaines.

 

... et des tickets de stationnement sont tout le temps perçus.

Des gares routières privées légitimées

A Cotonou, les gares routières privées les plus connues sont celle de la Place de l’Etoile Rouge, du Carrefour Agontinkon et du Carrefour Lêgba. A Porto-Novo, celles d’Adjarra-Docodji et du Carrefour Saint Pierre et Saint Paul sont les plus en vue. Aucun texte de la Loi du 15 janvier 1999 portant organisation des communes en République du Bénin, ne mentionne la création de ce genre de structure privée. Pourtant sans autorisation, des individus et des syndicats de transporteurs ont créé plusieurs gares connues de tous, où des taxes sont collectées au profit des mairies sur la base de tickets qu’elles fournissent.

Le maire de Porto-Novo Emmanuel Zossou, pour sa part, lève l’équivoque qui entoure la création des gares privées dans sa commune et s’en lave les mains. «Les gares privées de ma ville ont été autorisées par l’Autorité préfectorale avant mon arrivée à la tête de la commune », se défend-il. Ce qui confère une certaine légalité ou tout au moins une légitimité à ces gares privées. Il promet mettre de l’ordre dans ce secteur afin de mettre fin à la souffrance et au rançonnement aussi bien des passagers que des conducteurs. Et comme par défiance, Abraham Agboakounou, Secrétaire général de l’Organisation des conducteurs de taxis ville des communes du Bénin (Octavic), jure que son association envisage installer une gare privée moderne. La fin du calvaire des conducteurs de véhicules de transport n’est certainement pas pour demain.

 

 A l’école, aller aux toilettes est un geste normal relevant de la satisfaction des besoins physiologiques de l’être humain. Et pourtant dans presque tous les établissements scolaires publics du Bénin, il constitue un exercice assez compliqué pour les apprenants. Un vrai casse-tête à cause du manque d’hygiène de ces lieux d’aisances. Malgré le coût économique et sanitaire engendré, des toilettes insalubres et malodorantes dans les écoles restent banales et n’émeuvent personne. Enquête…

Jeudi 9 mai 2019 au Collège d’Enseignement Général de Houéyiho, un quartier de la ville de Cotonou. Il est 9h15. La cour de l’établissement est silencieuse. Seules parviennent des salles de classe, les voix de quelques professeurs en plein cours. D’un pas alerte, Priscilla A., classe de 4ème sort d’une des cabines du bloc de latrines situé juste derrière les salles de classe. Dans des gestes effrénés, elle époussète sa robe kaki avec un bout de tissu qu’elle sort d’une de ses poches. Tour à tour, son nez fait l’inspection de ses mains, avant-bras et bras, puis de sa robe. Son écœurement est perceptible à l’étirement de ses lèvres. « Je sens mauvais », nous confie-t-elle avec un trépignement à la question de savoir ce qui n’allait pas. Nous lui expliquons les raisons de notre présence dans l’établissement. Elle se confie. « Je n’ai pas l’habitude d’aller aux toilettes à l’école. Mais, je ne me sens pas bien depuis ce matin. Je n’ai pas pu résister cette fois-ci », explique l’élève de la classe de 4ème.

Au CEG Godomey, le lendemain 10 mai. C’est la récréation. A l’entrée du bloc de latrines situé presque en plein milieu de l’établissement, une petite file se forme. Les sept cabines sont toutes occupées. Paul Gbègnon, élève en classe de troisième, attend impatiemment que l’une d’entre elles se libère. « Pendant la récréation, c’est souvent difficile d’aller aux toilettes », souligne-t-il. Et sur la question de l’entretien, il indique avec une certaine désinvolture que c’est sale et sent mauvais, mais qu’il n’a pas le choix.

Pour ces deux élèves et pour la grande majorité de leurs compères, c’est toujours avec la mort dans l’âme qu’ils fréquentent les latrines installées dans leur école.

Des écoles sinistrées ?

Au CEG Sainte Rita de Cotonou, plus d’une dizaine de cabines ont érigées. Mais aucune n’est fréquentable. On y remarque deux types de cabines. Celles conventionnelles et celles à chasse. Délabrées et abandonnées, les cabines à chasse ne manquent pour autant pas d’attirer l’attention. Malgré l’absence de toute arrivée d’eau, des fèces laissés par les élèves depuis des mois sont encore visibles dans les pots, soit asséchés, soit baignant dans l’urine des derniers visiteurs, forcés de les utiliser en urgence. Selon les explications de plusieurs élèves de l’établissement, ils se voient obliger d’y faire un tour quand les cabines à fosses situées non loin de là sont toutes occupées. « Je ferme mon nez quand je vais là-bas (cabines à chasse, ndlr) », déclare l’un d’eux. Les latrines à fosses, quand bien même actuellement utilisées par tous les apprenants de l’établissement, sont toutes aussi repoussantes. En plus d’être inondées d’urine, les bords sont parsemés de bouts d’excréments, et par endroit, on note des matières fécales à même la dalle.

Aux CEG Godomey, Houéyiho, le Méridien ou à l’école primaire publique de Wolèguèdè et dans tous les établissements scolaires, primaire comme secondaire, du Bénin, le constat est presque le même. « Il était carrément impossible d’être à l’aise quand, obligé, on devait aller aux toilettes au Lycée Mathieu Bouké », explique Benjamin Otchoumaré, élève dudit établissement entre 1999-2005.

Pour les responsables d’établissement, la faute de l’insalubrité des latrines est d’abord aux élèves. « Les apprenants ne prennent pas le temps de faire les choses comme il se doit. Ils déposent l’urine ou les matières fécales n’importe où », déclare Bernard Lahamy, directeur du CEG du Godomey. D’autres raisons, non négligeables existent également. Thomas Sonou, directeur du CEG Houéyiho pointe du doigt l’effectif pléthorique des écoles. « L’effectif est écrasant. Nous sommes autour de 5 000 chez nous », dit-il comme lassé d’une situation devenue un casse-tête. « Pour des toilettes publiques, cela ne peut que créer de petits soucis au gestionnaire », ajoute-il. Bernard Lahamy déplore aussi le nombre insuffisant des cabines disponibles et le manque de moyens financiers.

Pour Félix Adégnika, coordonnateur national du Water Supply and Sanitation Collaborative Council (WSSCC, Conseil de concertation pour l’approvisionnement en eau et l’assainissement, en français), c’est simplement un drame qui se joue dans les écoles en matière d’hygiène et d’assainissement. En plus de ce que toutes ne sont pas dotées de latrines (seulement 85% en 2017), obligeant les apprenants à déféquer à l’air libre, c’est aussi que les cabines sont insuffisantes dans les établissements qui en ont. « Le ratio d’une latrine pour 50 élèves retenu par le Bénin n’est du tout pas respecté », fustige-t-il. Et pour ne rien arranger, il n’y a souvent pas d’eau pour permettre aux apprenants de se laver les mains. « Pour les 3/5 des établissements scolaires publics, il n’y a pas de dispositifs de lavage des mains », regrette Félix Adégnika. Selon lui, l’Etat doit prendre ses responsabilités.

 Un lourd tribut pour le pays

Pour Félix Adégnika, coordonnateur national du WSSCC, le manque d’hygiène et d’assainissement a un coût social et économique dont on ne mesure pas encore l’ampleur au Bénin. En effet, le défaut d’entretien des latrines, en général, et au niveau des établissements scolaires en particulier est un véritable problème de santé publique. Selon le docteur en médecine, Isaac Houngnigbé, l’apprentissage, l’hygiène et la santé sont intimement liés. « L’école est l’endroit où les enfants passent la majeure partie de leur temps. Si les conditions d’hygiène y sont mauvaises, les enfants sont exposés à des risques de maladies et d’infections », explique-t-il. Les enfants peuvent ramener chez eux les agents infectieux contractés sur le lieu de garde ou à l’école, et infecter ainsi d’autres membres du foyer. Il s’agit essentiellement d’infections intestinales par les vers, telles que l’ankylostomiase, la trichocéphalose, l’ascaridiose et la schistosomiase. « Les vers se transmettent facilement au sein des groupes d’enfants qui jouent ensemble, se touchent, se rendent aux toilettes et souvent, ne se lavent pas les mains au savon en sortant », confie le docteur. Selon les estimations données par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le manque d’assainissement est à l'origine de près 280 000 décès par maladies diarrhéiques chaque année dans les pays à revenu faible.

Egalement, prévient le docteur Isaac Houngnigbé, les maladies liées au péril fécal sont une des causes les plus importantes de retard de croissance physique et intellectuel. Alain Tossounon, journaliste et expert en matière d’hygiène et assainissement désigne aussi l’absence de toilettes propres comme un obstacle énorme à l'éducation, à l'égalité et à la sécurité des enfants. « Un enfant malade ne peut plus aller à l’école et prend du retard sur ses camarades », souligne-t-il. « Beaucoup d'études ont montré qu’améliorer l'accès aux infrastructures d'hygiène et d'assainissement réduit non seulement l'absentéisme mais aussi l'incidence et la sévérité des maladies au sein des élèves », renchérit le docteur Isaac Houngnigbé.

 

L’entretien : Qui est en responsable ?

Pour maintenir propres les latrines érigées dans leur établissement, les directeurs ne manquent pas de prendre des initiatives. « Au cours de l’année scolaire, nous y mettons des produits désinfectants qui diminuent surtout les odeurs de manière sensible », explique Bernard Lahamy, directeur du CEG Godomey. Au CEG Houéyiho, des services extérieurs sont requis tous les trois ou six mois pour cette désinfection. « S’ils viennent 4 à 5 fois dans l’année, le coût de cette prestation extérieure nous revient autour de 400 mille FCFA », confie Thomas Sonou. Pour les excréta, il faut attendre les rares fois où le gardien, sur instruction du directeur, est disposé à faire le nettoyage. Ou, quand des apprenants récalcitrants sont chargés de le faire comme punition, avec les conséquences sanitaires impliquées et reconnues par les chefs d’établissement.

La loi n° 97-029 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes en République du Bénin et la loi n° 98-005 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes à statut particulier mettent à la charge des collectivités locales la construction, la réparation et l’entretien des écoles maternelle et primaire, et secondaire (communes à statut particulier). Par ailleurs, les collectivités locales sont également responsables des questions d’hygiène et d’assainissement (loi n°97-029 du 15 janvier 1999). Paradoxalement, les mairies ne semblent pas véritablement s’intéresser à la question. Joint au téléphone, un cadre de la mairie d’Abomey-Calavi avoue que rien n’est fait dans ce sens. « L’assainissement a ceci de déplorable que c’est seulement quand il y a crise qu’on se lève », se désole Félix Adégnika.

Nos tentatives pour avoir l’appréciation des autorités compétentes des ministères des enseignements maternel et primaire, et secondaire sont restées sans suite. Toutefois, « quand on parle aux responsables du ministère, la réponse générique, c’est "manque de moyens", se plaint Félix Adégnika.

 

Accorder plus d’attention

En 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu le droit à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit de l’homme. Egalement, l’atteinte des objectifs 3 (Accès à la santé et au bien-être), 4 (Accès à une éducation de qualité) et 6 (Accès à l’eau potable et à l’assainissement) de l’Agenda 2030 auquel le Bénin est partie prenante passe forcément par l’école. « C’est dans les écoles que les enfants apprennent les comportements et prennent des aptitudes. Malheureusement, elles sont négligées et ça se répercute sur l’ensemble de la vie de la communauté », se désole Félix Adégnika. Pour cela, l’Etat doit également accorder une plus grande attention aux questions d’hygiène et d’assainissement, exhorte Richard Houssou de la Direction nationale de la santé publique. « Quand la priorité est clairement définie, la volonté politique l’accompagne », déclare-t-il. Le journaliste Alain Tossounon regrette l’abandon de la création des comités de santé dans les écoles qui étaient un début de solution. « On n’accorde plus la même attention à ces questions alors que cela a un impact sur la santé des apprenants », déplore-t-il.

Pour le coordonnateur national du WSSCC, les contrôles dans les établissements scolaires doivent aller au-delà des aspects académiques, cantines et autres. « Il faut faire en sorte que la propreté des toilettes soit un critère d’évaluation de la gouvernance de ces écoles », conseille-t-il. Selon Richard Houssou de la Direction nationale de la santé publique, une telle doléance a déjà été adressée aux ministères en charge des enseignements. Sa concrétisation devrait corriger beaucoup de choses sur le terrain. Alain Tossounon en attend énormément. « Le ministère de la santé, à travers la direction nationale de la santé publique, devrait travailler ensemble avec les ministères des enseignements pour veiller au respect des conditions d’hygiène et d’assainissement dans les écoles », indique-t-il.

En attendant, notons qu’une étude de l’OMS en 2012 a calculé que pour chaque dollar (US $) investi dans l’assainissement, on obtient en retour 5,50 dollars (US $) provenant de la baisse des dépenses de santé, des gains de productivité et de la diminution du nombre des décès prématurés.

 

Jesdias LIKPETE

Enquête réalisée avec l’appui financier de l’Ambassade des Etats-Unis près le Bénin

 

Un an après l’attaque meurtrière des Peulhs par une frange des populations de Cobly, dans le nord-ouest du Bénin, « une accalmie relative » règne entre les deux communautés mais, sous la cendre, le danger couve encore. Autrefois complices, chacun est aujourd’hui sur ses gardes.

Flore NOBIME

 

 

« Nous avons été attaqués. Il y a eu des morts. Il y a eu beaucoup de dégâts. Nos maisons ont été saccagées et incendiées. On a dû fuir. On a perdu nos bêtes». Treize mois sont passés. Amidou Tchokey se rappelle l’horreur. Dans son blouson gris qu’il porte sur un boubou bleu foncé, le chef du campement de Gouré Potal (campement de l'entente, en fulfuldé) dans le village de Pintinga, dans la commune de Cobly, à la lisière de la frontière entre le Bénin et le Togo, n’a pas oublié.

Membre de la communauté peulh de Cobly, l’homme, âgé d’une soixantaine d’années, s’en souvient comme si c’était hier. Sur la place publique de Gouré Potal  où il est assis après la grande prière de ce vendredi, il accepte de parler pour la première fois du drame. Il revient sur ce que les siens et lui ont vécu. Le ton est monocorde quand il parle du saccage des campements et de la fuite vers Cobly-centre, et Gouandé, dans la commune voisine de Matéri. Sous son front généreux barré de rides profondes, le regard est terne. « Le plus dur dans ces conflits communautaires, ajoute-t-il, d’une voix éraillée, c’est les incendies. Quand on brûle les maisons, tout part en fumée. On perd tout ». Autour de lui, il y a exclusivement des hommes qui acquiescent.

Leur vie a basculé ce 7 juillet 2018. « Tout est parti de la découverte du cadavre charcuté d’un paysan dans son champ à Tchamonga. Les familles de la victime ont tout de suite soupçonné les Peulhs. C’est ainsi que les gens ont commencé à s’attaquer aux Peulhs en guise de représailles. Le conflit s’est propagé de Datori jusqu’à atteindre le village de Pintinga dans l’arrondissement de Tapoga qui abritait un grand nombre de Peulh », raconte Gnimpo Comlan Gnammou, le secrétaire général de la mairie de Cobly.

Le bilan de l’expédition punitive contre les Peulhs, est lourd. D’après des chiffres fournis par l’ONG Potal Men, il est de 7 morts, 2 disparus, 3900 personnes déplacées, 142 habitations saccagées et brûlées. Des animaux, bœufs, petits ruminants et volailles ont aussi été perdus. « C’est un triste événement dont on se rappelle encore comme si c’était hier. Aujourd’hui nous avons au moins 7 personnes qui sont en prison par rapport à cela. C’est triste, ça fait partie des conflits qu’il faut éviter », souligne le contrôleur général de police Mohammed Saké, directeur de la Sécurité publique à la Direction générale de la Police Républicaine.

La terre comme enjeu…

Connus comme un peuple nomade, de plus en plus de Peulhs se sédentarisent. Dans l’Atacora, cette mutation sociologique engendre des incompréhensions et des conflits entre agriculteurs autochtones et éleveurs peulhs. Des conflits qui deviennent recrudescents dans ce département. En l’espace de 7 mois, de juillet 2018 à février 2019, le département a enregistré onze conflits. Bilan : neuf morts, des blessés graves et légers, des déplacés, des dégâts matériels et financiers.

La terre est ainsi au cœur des conflits. En matière de jouissance du foncier, en effet, la plupart du temps, les Peulhs sont considérés comme étrangers sur le territoire qu’ils occupent. « Le Peulh, quel que soit le temps qu’il met dans un milieu est considéré toujours comme un étranger. Quand ils s’installent quelque part, les terres deviennent fertiles grâce à la bouse des vaches et du coup, on crée des situations pour qu’ils se déplacent. On leur dit d’aller ailleurs. Il n’est plus facile de trouver ailleurs avec la pression sur le foncier, et les Peulhs résistent », déplore Bio O. Djega, le directeur exécutif de Potal Men.

Après les événements de Cobly, certains Peulhs sont revenus vivre dans les localités théâtre du drame. A Yangou, par exemple, un hameau de l’arrondissement de Tapoga, quelques tentes en matériaux précaires ont refait surface sur les ruines du campement saccagé un an plus tôt. Beaucoup d’autres déplacés ont préféré s’installer à Gouré Potal. « Les populations de Pintinga ont pu nous donner un domaine de 835,26 hectares au profit des Peulhs déplacés…. Ils habitent là et y font le pâturage », explique Gnimpo Comlan Gnammou. Aujourd’hui, Gouré Potal compte environ 2600 personnes.

« Une accalmie relative »

Aujourd’hui, la paix revient, mais la méfiance subsiste. «Après le conflit, des actions de sensibilisation au niveau des villages riverains ont concerné les deux acteurs, à savoir les réfugiés qui vivent à Gouré Potal, et les autochtones de ces villages. Ceci dans le but de renforcer la cohésion sociale entre les deux communautés, et prévenir les éventuels cas de conflits qui vont naitre », explique Boni Yaourou, expert pour la paix à l'ONG Potal Men.

«Quand il y a un problème, ils m’informent et moi j’informe les autres acteurs, on se rencontre pour trouver des solutions. Même s’il y a des provocations de la part de certains paysans », déclare Moussa Birigui, le président des éleveurs de Cobly.  « Cela ne manque pas. Lors des sensibilisations, il est revenu que les autochtones ont un lien direct avec les populations togolaises qui, depuis des années, venaient cultiver l’espace sur lequel nous sommes installés actuellement. C’est peut-être ce qui les amène à ces provocations », pense Boni Yaourou. « On a une accalmie relative parce qu’on ne peut pas dire que tout est rose », reconnaît de son côté, Gnimpo Comlan Gnammou.

Au sein de la population, des voix s’élèvent aussi pour appeler à l’apaisement et au pardon. « Les agriculteurs et les éleveurs sont tenus de vivre ensemble. Que les deux groupes se pardonnent mutuellement …Les peulhs sont nos amis, nos parents, nos bienfaiteurs. Ils sont des hommes comme nous », plaide Michel Taouema Datcha, un agriculteur de Cobly.

«La collaboration avec la communauté peulh est bonne ici. Quand nous avons besoin de bœufs pour labourer, les peulh nous aident.  Ils attachent leurs bêtes dans nos champs pour les fertiliser. Nous devons éviter les querelles et les accepter. Aujourd’hui on leur a trouvé un domaine ici. Mon souhait est que tout le monde, les autorités surtout, soutienne cette initiative pour éviter que le mal ne resurgisse », exhorte Jacques Kombito, conseiller du chef du village de Pintinga.

Les déplacés retrouvent peu à peu la cohésion. « Nous sommes contents d’être ici. Avant, on était dispersés. Pour se voir, on devait parcourir de longues distances. Aujourd’hui on est ensemble. On vit, on mange, on rit ensemble », lance, dans la foulée, Ousmane Hama, un vieil homme à la barbichette immaculée. Les habitants de Gouré Potal réapprennent à se connaître. Une nouvelle vie reprend.

 

 

Ce que disent les lois et les textes règlementaires

Loi n°2013-01 du 14 août 2013 portant code foncier et domanial en

République du Bénin:

  • Article 316: Tous les Béninois ont une égale vocation à accéder aux ressources naturelles en général et aux terres agricoles en particulier, sans discrimination de sexe ou d’origine sociale dans les conditions prévues par la Constitution, les lois et les règlements.
  • Article 318: Les autorités des collectivités territoriales prennent par arrêté les dispositions réglementaires nécessaires à l’exploitation et à la gestion des ressources naturelles de leur ressort territorial, conformément à la Constitution, aux lois et règlements en vigueur.

Loi n°2018‐20 du 23 avril 2019 portant Code pastoral en République du Bénin

Article 68 : Dans Chaque hameau ou village où s’exerce l’élevage sédentaire, il est délimité par les collectivités territoriales en relation avec les organisations professionnelles des agriculteurs et des éleveurs des campements pastoraux. Tout campement pastoral est d’utilité publique.

Article 96 : Sans préjudice de la réparation civile, quiconque est coupable d’altération d’équipements agricoles, d’infrastructures pastorales, de logements d’agriculteurs ou de gardiens de bétail, est puni d’un emprisonnement de un mois à douze mois.

 

Trois questions à Xavier Zola, juriste, expert foncier

« Il faut faire évoluer les mentalités »

 

Comment remédier aux conflits communautaires de source foncière entre éleveurs et agriculteurs ?

Le code foncier et domanial est un outil conçu pour favoriser la cohésion sociale. Il s'agit de faire en sorte que les conflits fonciers diminuent. Ça veut dire que les conflits entre éleveurs et agriculteurs doivent pouvoir diminuer. Avec le code foncier et domanial, il y a une grande partie de la bataille qui a été gagnée. Les dispositions existent. Le défi est d'arriver à les transposer dans la réalité de tous les jours.

Qui peut se prévaloir d’un droit de propriété et qui peut le dénier à un autre?

Sur le principe, le code dit que l’Etat détient tout le territoire national et que l’Etat peut, à partir d’une certaine présomption, confirmer le droit d’une personne physique, d’une personne morale sur une partie du territoire national. C’est ce qu’il faut vraiment comprendre. La question est beaucoup plus relative à des réalités sociologiques entre des ethnies, ou à des cas où l'on se retrouve des groupes majoritaires ou minoritaires. Il y a aussi certains cas où certaines ethnies se pensent supérieures à d’autres. Aujourd’hui, il faut que les populations de manière générale, et celles qui font l’objet de ces problèmes, commencent à formaliser leurs droits pour que l’Etat puisse œuvrer à protéger ces droits qu’elles pourraient avoir. Donc, s'il s'agit d'une première occupation, si les gens se sont installés là depuis, ils ont à s’adresser à l’administration communale, donc au maire de leur localité, pour se faire délivrer l'attestation de détention coutumière. On note par ailleurs des problèmes de possession ou d’occupation, où certains estiment que d'autres n’ont pas à s’installer, qu’ils ne peuvent pas être propriétaires. Ce sont les actions d’information, de communication, de sensibilisation qui peuvent aider à expliquer, faire comprendre pour que chacun sache à quoi s'en tenir. Il faut faire évoluer les mentalités.

Que pensez-vous des cas d’expulsion, par des populations  dites autochtones, de certaines communautés des espaces occupés par ces dernières, même depuis des décennies ?

Pour les questions relatives au droit de propriété, au droit d’exploitation de la terre, aux contrats d’usage de la terre, il y a deux cas qu’il faut dissocier. Il y a le droit de propriété qu’on peut transférer, c’est-à-dire que quand je vends ou quand je donne, ça veut dire que le droit de propriété passe de ma main et rentre dans la main de l’autre. Et ça s’arrête là. Quand je prête, quand je loue, quand je mets à disposition, ça suppose que je garde toujours le droit de propriété et c’est le droit d’exploitation que je transfère. Et le code a bien prévu que dans ces cas, il faut formaliser également les contrats d’usage. Si on se retrouve dans des cas de contestation de droit de propriété ou de limite ou d'exploitation de la terre, il faut bien faire recours aux mécanismes de règlement, soit un règlement à l’amiable, soit les parties se présentent devant le tribunal de conciliation de la localité, ou carrément elles vont au tribunal pour aller régler cela. Il faut aujourd’hui formaliser toutes les situations et régulariser les situations déjà existantes.

 Des poissons contaminés.  Des vies humaines exposées, développant différentes sortes de pathologies à la consommation des poissons pris dans le lac. L’encombrement des tas d’immondices le long du lac Nokoué constitue un danger non seulement pour l’environnement ; mais pour les espèces halieutiques et humaines. Enquête.

 Des tas d’immondices encombrant quotidiennement le lac avec des conséquences néfastes

Assis torse nu dans son fauteuil dégarni de coussins devant sa case sur pilotis à Sainte-Cécile, un des quartiers de pêcheurs de Cotonou, M.Totin Aziadéko, pêcheur depuis plus d’une cinquantaine d’années, scrute cet après-midi le ciel en ce lundi du début du mois de septembre 2019, l’index entre les lèvres. Il secouait de temps à autre la tête. A la question de savoir ce qui l’intriguait si tant, le vieil homme répond sèchement : « La pêche sur le lac n’est plus rentable. Après plusieurs heures de pêche, je suis revenu avec seulement moins d’une dizaine de poissons carpes ». Son épouse Ablavi Mensah estime que les poissons du lac Nokoué ne comblent plus les besoins de la famille. « Je suis chaque fois obligée d’acheter les poissons congelés importés pour nourrir la famille », a-t-elle affirmé. M. Vincent Yétongnon, un pêcheur de Sainte-Cécile explique que les ordures constituent l’un des facteurs de l’appauvrissement en poissons du lac. Toute la bordure du lac Nokoué est aujourd’hui jonchée des ordures de toutes sortes. En cette période de crue, des pans entiers  s’écroulent et flottent au-dessus de l’eau. Une pollution qui expose les poissons à la contamination. En effet, la plupart des déchets déversés dans le lac contiennent des produits chimiques, biomédicaux, des métaux lourds comme le zinc, le mercure, le plomb, l’étain, le cuivre, le fer, le nickel etc. qui détruisent la vie des poissons. « Ces matières solides constituent un poison pour toutes les espèces vivantes dans le lac Nokoué », a indiqué M. Cyrille Aholoukpè, chef service point focal suivi-évaluation à la direction des pêches du ministère de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. A Hindé, l’eau du lac est désormais de couleur ocre, polluée par des immondices. L’odeur que dégagent ces déchets est insoutenable. Les vendeurs et vendeuses de piments et d’ognons se sont installés de part et d’autre de l’eau pour faire écouler leurs marchandises. L’air suffocant empêche tout visiteur d’y résister longtemps. « Les responsables du marché ont formellement interdit de jeter des ordures dans le lac. Mais, nous retrouvons toujours ces déchets là », s’étonne dame Philomène Vivossi, vendeuse d’épices au marché Dantokpa. Il existe des endroits où les usagers du marché Dantokpa doivent obligatoirement déposer leurs ordures. Malheureusement, ces lieux sont délaissés par certains et les ordures se retrouvent dans le lac. « Lorsque les barques à ordures sont remplies, les marchands ne savent plus où déverser leurs déchets. Des inconnus vont nuitamment se livrer à cette sale besogne à l’insu de tout le monde », a fait savoir M. Assane Zoubérou, le secrétaire général de l’Association des réceptionnaires de piments et oignons de Malanville (Arpom) au marché Dantokpa. « Nous ne connaissons jamais ceux qui déversent les ordures dans le lac. Nous travaillons quotidiennement ici pour assainir le marché », s’est dédouané M. Goslin Ahamédé, contrôleur du Point de regroupement des déchets solides et ménagers de Hindé.

La contamination des poissons et de l’homme

Le comblement du lac Nokoué avec les ordures est un véritable danger aussi bien pour les poissons que pour les êtres humains. Tout d’abord, le lac se rétrécit dans le sens de la largeur à grande échelle à plusieurs endroits. « Ici à Hindé, les populations ont fermé le lac avec des ordures sur une distance de plus de vingt (20) mètres environ en cinq (05) ans », a avancé Mathieu Sonon, un vendeur de charbon à Hindé. L’espace est actuellement occupé par des marchands qui ne se soucient des conséquences d’un tel acte. Ensuite, les poissons se nourrissent contre leur gré des détritus des ordures qui sont en réalité des matières chimiques impropres à la consommation. « Il arrive parfois que nous trouvions des poissons et des crevettes morts à la surface de l’eau. Nous ne savons pas toujours ce qui leur arrive », a déploré M. Hector Djinou, pêcheur à Gbèdjromédé. Il est alors impossible de déterminer des produits halieutiques contaminés ou non qui proviennent du lac Nokoué. A cet effet, Cyrille Aholoukpè exhorte à la prudence. Les déchets solides et ménagers entrainent la baisse de la reproduction des poissons, la réduction du taux de fécondité, et l’augmentation du taux de mortalité des espèces halieutiques. Les poissons ne sont pas les seuls à être exposés aux effets de la pollution du lac. Les consommateurs de poissons et des autres produits issus de ce cours d’eau sont aussi concernés par cette contamination. « Nous recevons des patients qui développent des pathologies comme le cancer, des maladies cutanées, pulmonaires etc. Après les analyses, nous remarquons qu’ils ont consommé sans le savoir du plomb, du zinc, du mercure ou de l’étain», a déclaré un médecin qui a requis l’anonymat. Selon lui, la plupart de ses patients proviennent des quartiers de pêcheurs tels que Sainte-Cécile, Gbédjromédé, Hindé et Aïdjèdo.

Malgré les multiples séances de sensibilisation et de mobilisation organisées par la direction des pêches depuis 2017 à l’endroit des riverains du lac, les déchets solides et ménagers continuent d’être déversés dans le cours d’eau créant un déséquilibre de l’écosystème. « Les poissons ne retrouvent plus les conditions normales pour pondre beaucoup d’œufs afin de clore assez de poissons dans le lac », a précisé  Cyrille Aholoukpè. D’une superficie de 339 hectares, le lac Nokoué est le plus grand cours d’eau des départements de l’Atlantique et du Littoral. Il fournissait il y a encore quelques années plus de 18 000 tonnes de ressources halieutiques à la population. Aujourd’hui, l’on en trouve que 10 000 tonnes environ de produits du lac par an, selon la direction des pêches. La présence des ordures dans le lac perturbent sérieusement l’activité de la pêche sur le lac. Les poissons ne sont plus à foison comme auparavant il y a encore une vingtaine d’années. Les poissons se nourrissent mal et sont plus maigres. « Grâce à la pêche sur le lac Nokoué, j’ai construit ma maison et tous mes quatre enfants sont devenus des cadres de l’Etat. Aujourd’hui, je ne peux plus gagner mille (1000) FCA par jour de la vente des poissons », regrette M. Léon Gbètoho, pêcheur à Hindé.

 

                                                                         Jean-Discipline Adjomassokou