Les cérémonies de décès du dernier roi d'Abomey, Dédjalagni Agoli Agbo ont officiellement commencé depuis le 11 août 2018. Elles ont duré plusieurs mois. Elles ont été constituées d'une succession de rituels, les uns aussi importants que les autres avec tout ce qu'ils ont de hautement sacré. Que savoir de ces rituels ? Nous avons fait pour vous une incursion dans l'intimité de la tradition dans la cité des Guédévi .

Dans le royaume du Danxomè, quand le Monarque rejoint ses ancêtres, le grand public n'est pas informé de ce qui se passe dans la discrétion. Seuls les fils majeurs dont le Vidaxo (successeur désigné du roi), c'est-à-dire ceux qui ont déjà une femme et une progéniture sont informés. Ceux qui sont mineurs, c'est-à-dire les moins de 15 ans ne le sont pas. Si le décès intervient par exemple autour de 18h, avant 21h, le Monarque est enterré déjà. Et n'importe qui ne participe pas à cet enterrement, seuls les plus proches y participent. 

On fait appel à des fossoyeurs spéciaux. Ils viennent de Houawé. Ils viennent devant le Palais. On prend une toile noire pour leur bander les yeux. On les amène au lieu qui a été choisi pour creuser la fosse devant servir comme dernière demeure du Monarque. Des fois avant sa mort, le Monarque même a déjà préparé son enterrement en apprêtant tout ce qu'il faut pour son ensevelissement. Il a déjà acheté le pagne avec lequel on va le couvrir. On l'appelle Xhalokpakpa (la main aux quatre doigts, sans le pouce). Sa longueur fait à peu près 18 mètres. Le roi est enterré sans cercueil. On le met dans son " Li, c'est-à-dire le tombeau après avoir fait tout ce qu'il y a comme sacrifices et libations. Quand on finit de fermer la fosse, on bande à nouveau les yeux aux fossoyeurs et on les sort du Palais.  Ils ne devront plus jamais remettre les pieds à Abomey, sauf si un autre Monarque rejoint ses ancêtres. Personne ne doit savoir aussi que c'est eux qui ont fait la fosse qui a servi à ensevelir le roi. Après çà, la vie redevient normale au Palais. Pas de fuite d'annonce du décès du roi.

En attendant le sacre du futur roi, c'est le premier ministre du roi qui libère les affaires courantes du royaume. C'est à eux d'annoncer la date à laquelle la mort du Monarque sera rendue publique. Ce délai peut être plus de trois mois. Mais jamais moins de trois mois. Cette annonce s'appelle Assikplata ou le Zankoukou . Toute la famille royale se rassemble, croise les bras sur la tête dans une lamentation prolongée pour annoncer ensemble la disparition du Monarque. Cette lamentation d'ensemble commence depuis la maison jusqu'à l'extérieur de celle-ci.  Ce cri est accompagné du Zinli (41). Et c'est en ce moment que les sujets, c'est-à-dire la population apprend la maladie en même temps que la mort du roi. Personne ne verra son corps. Mais tout le monde est convaincu de ce qu'il est réellement mort. Il faut préciser qu'avant l'annonce officielle, aucun tambour ne doit résonner dans le royaume. Pas de cérémonie bruyante.  

Après la cérémonie des 41 Zinli, des sacrifices et autres libations se font. Mais pas au vu et au su du grand public. La famille continue aussi de recevoir les condoléances des uns et des autres. Dans l'ancien temps, lorsqu'on met le roi dans son  Li, on ferme la fosse jusqu'au 3/4 et le 1/4 qui reste demeure ouvert. C'est le jour du Assikplata qu'on ferme 1/4 qui reste. C'est ça ce qu'on appelle le Zankou.

Pour être plus précis sur les rites funéraires royaux dans le royaume du Danxomè, signalons qu'une  pratique ancienne consistait à faire accompagner le défunt souverain d'une partie de ses épouses et de quelques-uns de ses serviteurs. Un Vidaxo comme le prince Ahanhanzo fut aussi accompagné dans son sépulcre par un jeune serviteur Nagot qui est désormais représenté dans le Assin de la collectivité Ahanhanzo comme membre à part entière de la famille.

À en croire les historiens, cette pratique n'est pas une invention du royaume du Danxomè et était déjà connu dans l'Égypte antique. De façon précise et selon d'autres sources que nous avons consultées, tous les rois du Danxomè se font enterrer par 41 de leurs épouses. Mais aujourd'hui, la tradition a évolué et aucune épouse n'accepterait de nos jours qu'on l'enterre avec son époux quoiqu'en soit le degré d'amour. Quand ont fini le Zankou, c'est la question de succession du roi défunt qui devient la préoccupation majeure.

Dans l'ancien temps, la succession précède les obsèques du roi défunt. Dès qu'on a fini l'ensevelissement du roi défunt et qu'on a congédié les fossoyeurs, les cérémonies d'intronisation du prochain roi débutent puisqu'il était déjà connu et c'est lui qui se chargera d'organiser les obsèques de son père, le roi défunt. Mais de nos jours, il est difficile de le faire car la succession n'étant plus automatiquement patrilinéaire, toutes les lignées royales aspirant à désigner le successeur. 

Les détails du Assikplata 

Généralement, pour annoncer le départ d'un roi vers ses ancêtres, c'est un des Migan qui vient porter la nouvelle aux sujets du roi, c'est-à-dire le peuple. Le Migan lui-même est informé par le Tavi qui est le premier responsable des pompes funèbres royales. C'est lui qui est installé sous le grand parasol qu'on remarque souvent à des occasions solennelles. Il a la réputation de parler très peu. C'est lui qui constate le décès et informe le Migan qui, à son tour, vient porter la nouvelle. Dès que l'information est donnée, il y a un certain nombre de rythmes qui retentissent.  

 

D'abord avant qu'on annonce le deuil, il y a le rythme qui annonce la sortie du roi qu'on appelle Dogba. Ce rythme est précédé du Kpalingan qui loue d'abord le roi. Et c'est après ça qu'on vient annoncer la mort du roi. Dès qu'on annonce le décès du Souverain, il y a des coups de canon qui sont tirés (au total 41). Dès que le premier coup de canon part,  nous avons une série de 41 groupes de Zinli qui commencent par jouer tous au même moment. Et c'est ça qui annonce le deuil. On les laisse jouer pendant un certain temps. Et pendant qu'ils jouent, les fils du roi défunt, les Gbonougan (Ministres du roi)...sont officiellement autorisés à pleurer. C'est pour cela qu'on appelle ce moment en fongbé (langue fon) Assikplata , c'est-à-dire porter les mains à la tête. Cette posture exprime bien l'attitude de quelqu'un qui est dans la détresse. Celui qui a perdu uniquement son père utilise la main gauche. Celui qui a perdu uniquement sa mère utilise la main droite. Celui qui a perdu les deux parents utilise les deux mains. Après ça, on les invite à s'asseoir. 

 L'animation par les 41 Zinli va se poursuivre et ceux qui s'occupent des pompes funèbres royales viennent avec des morceaux de percale, avec de l'argent et des bouteilles de Gin royal (liqueur). Chaque musicien qui est sur le vase en pot de terre reçoit un foulard, de l'argent dans le vase et la bouteille de Gin qu'on lui porte à la bouche. Ce geste sera répété au niveau de chaque musicien. Le morceau de percale qui leur a été remis est entouré autour du vase. Et c'est cela qui signifie en fongbé, Yé bla ta nou Zinli lè (on a coiffé les Zinli ). Pendant que l'animation se poursuit, tous ceux qui veulent, peuvent déposer des présents pour accompagner les enfants éplorés et la famille royale. C'est ça le Zindo de façon générale. Mais dans le cas d'espèce, on parle de pleurs. C'est-à-dire on a pleuré pour le roi (yé yavi nu dokounon). 

À la fin, on fait le point de tout ce qui a été collecté. L'annonce du montant global est faite publiquement. C'est après cela que les gens vont se retirer et on va programmer l'arrivée du Honton, l'ami du roi. C'est lui qui se charge de faire le Godido qui est une étape très importante dans les obsèques du Souverain et qu'on ne doit pas négliger. Le Godido est une cérémonie qui permet à l'ami intime du défunt de venir le couvrir d'une manière particulière aussi avec le Godo qui est en fait le calicot, un genre de sous-vêtement. Il est fait d'un petit morceau de tissu avec lequel on couvre le sexe. Le cadavre doit être protégé à partir de ses orifices pour éviter la décomposition rapide. Seul celui qui vous est vraiment cher peut jouer ce premier rôle, c'est-à-dire boucher les orifices du cadavre avec le Godo. Et la partie qu'on protège, c'est le sexe. Donc c'est l'ami intime du défunt qui fait le Godido. Après on prend une natte traditionnelle Kplakpla , on ajoute une bouteille de liqueur (de préférence Gin royal) avec un litre de Sodabi (liqueur de fabrication artisanale), du tissu percale, un tissu traditionnel qu'on appelle Avogan. On attache les deux extrémités de la natte traditionnelle. Tout est porté par un enfant à l'extérieur de la concession mortuaire. C'est depuis la voie qui mène à la maison mortuaire qu'on commence par animer. Quand on arrive à l'entrée de la maison, on décharge le jeune homme, on lui donne de l'argent. 

Au cours de la cérémonie Godido , l'ami intime qui est venu couvrir les orifices vulnérables de son ami défunt raconte la vie du défunt du début de leur amitié jusqu'à la mort du défunt, notamment les derniers moments vécus ensembles. Tout ceci est raconté à une vedette de la chanson traditionnelle qui le met en musique. C'est généralement un moment pathétique où il y a beaucoup de pleurs et de lamentations. Pendant que la vedette est en train de magnifier le roi défunt, pendant qu'il est en train de chercher les mots les plus sensibles pour accrocher les parents du Souverain défunt, il reçoit beaucoup d'argent. Après, il fait le point de ce qu'il a reçu et il rend compte. Dès que le Honto ouvre le bal, tous les amis possibles du défunt Monarque passent pour présenter leurs condoléances. Après ce rituel de Godido, il y a ce qu'on appelle le Agounnon Zinli. Les enfants vont amener leurs différents Zinli qu'ils vont jouer. Après, les différents dignitaires, les Gbonougans...vont aussi jouer. Les frères du défunt souverain vont aussi amener leurs groupes de Zinli. Agassou viendra animer. Le Zomadonou viendra pleurer son père à travers son rythme Kpézin, ainsi de suite. C'est ce qui fait que la cérémonie dure plusieurs jours. Après tout ceci, les enfants seront marqués à travers un rituel qu'on appelle yé na dé ko. Ils iront au marché avec une petite forme de tatouage de terre rouge au front, à la poitrine et au bras. Au marché, ils vont rencontrer le responsable du marché qui est à Zomadago . Il les reçoit. Après avoir reçu des présents de leur part, celui-ci les autorise à faire des emplettes. Après les emplettes, ils retournent dans la maison mortuaire. Et c'est à ce moment là que le Chef des pompes funèbres viendra encore s'asseoir pour le chió didi, c'est-à-dire l'enterrement proprement dit qui marque la fin des rituels.

La succession au trône 

C'est le Vidaxo qui succède au Monarque qui a rejoint les ancêtres. Maintenant, il y a diverses catégories de Vidaxo. Normalement, c'est le fils aîné qui est le Vidaxo. Pour le désigner, il faut aussi qu'il réponde à certains critères. S'il est frappé par ces critères, il ne peut pas succéder à son père. Il faudra alors descendre au niveau de ses frères. Si dans ta vie tu as tué, tu ne peux pas accéder au trône. Si tu es un voleur, tu es exclu. Si tu as commis une fois l'adultère, tu es éliminé de la course au trône. Si tu es porteur d'une infirmité physique et visible, tu ne peux plus être successeur au trône. Tu dois avoir sur chaque main les cinq doigts. Si par mégarde il y a une malformation au niveau de ta main et que tu as un 6è doigt, tu es exclu. Un successeur au trône ne doigt pas souffrir de bégaiement. Voilà donc pour ce qui est des critères. 

Dans le cas d'espèce, un fils de feu Dédjalagni Agoli Agbo peut bien lui succéder car lui aussi a succédé à son feu père, TogniAhossou. Ce dernier aussi a succédé à son grand frère du nom de Kodo qui est devenu roi sous le nom fort de Ayi dó dò do. C'est lui qui a remplacé en 1940 Agoli Agbo, le dernier Monarque d'Abomey. Globalement donc tout c'est passé de père en fils. Donc c'est bien possible qu'un fils du roi Agoli Agbo qui vient de nous quitter lui succède au trône. Mais il y a une précision de taille à apporter. La royauté est rentrée dans trois familles : les fils de GLELE, les fils de Béhanzin et ceux de Agoli Agbo. Béhanzin a déjà régné. Agoli Agbo aussi. Normalement, cela doit remonter aux descendants de GLELE. C'est ce qui se rapporte. Je ne sais pas si les GLELE ont déjà désigné en leur sein celui qui portera la charge. S'ils ne parviennent pas à en trouver, appel sera fait aux enfants de Béhanzin. Mais là aussi, ce n’est pas encore la parfaite entente. 

Le premier ministre du roi ne peut en aucun cas lui succéder. Il n'est pas prince. Le roi en fait est un étranger au royaume. Il est originaire d'ailleurs, selon l'histoire. Or les gens d'Abomey sont des Guédévi. Le roi est à moitié né dans le peuple et à moitié né dans la famille royale. Sa maman doit être fille d'esclavage ou Guédévi. Mais il est impossible que son papa soit prince et que sa maman soit Princesse. Bref il ne faut pas être de sang royal pur. 

La succession au trône suit des normes bien précises. Elle s'organise sous l'autorité du fils aîné de la famille royale des Houégbadja. On l'appelle Agbohèssou. C'est du moins ce que révèlent les sources que nous avons confrontées. Au temps de GLELE, on a choisi Mèlé pour organiser avec Agbohèssou cette succession. Malheureusement, GLELE était encore en vie quand Mêlé a rejoint les ancêtres. Il n'a donc pas véritablement participé à l'organisation de la succession.  Mèlé ne peut d'ailleurs même pas régner. Son Papa est Prince et sa mère Princesse. Et c'est pourquoi à l'époque les Ahanhanzo ont été conviés. Malheureusement, GLELE était en vie quand Ahanhanzo a aussi rejoint les ancêtres. Il n'a pas pu régner.

Dans la succession au trône des Houégbadjavi, le Fa joue un rôle éminemment important. En effet, quand aucun critère ne frappe le candidat à la succession, on fait appel au fa. On le consulte pour voir si le prétendant peut vraiment régner sur le trône et répondre aux aspirations de ses sujets. Ceux qui consultent ce fa, c'est les Bokonon de Dadah , c'est-à-dire du roi. Et ces Bokonon sont : Djissa, Lanhoussi, Guèdègbé, Holo,...Ils sont tous réunis dans le Palais. Chacun explique selon sa science ce qu'a révélé le fa sur le successeur au trône. 

El-Hadj Affissou Anonrin