Les populations d’Adounko ont tout pour vivre paisiblement, mais qui, paradoxalement, ne parviennent pas à émerger. L’absence de l’énergie électrique a handicapé le développement de cette région et le bien-être social a pratiquement disparu du quotidien des habitants.

Jean-Discipline Adjomassokou

Adounko est une localité située à environ 13 km à l’ouest de Cotonou partagée entre les communes de Ouidah et d’Abomey Calavi. Adounko Kpèvi et Adounko Ayignon relèvent de Ouidah tandis que Djèkpota centre, Adounko Daho et Aclakou Gbagoudo sont sous l’administration d’Abomey Calavi. Un vaste territoire où vit depuis plusieurs années une population de plus de 30 000 habitants. Les populations ont comme activités principales la pêche et l’agriculture. On y découvre aussi des temples des divinités comme le Zangbéto, Egungun, Dan, Oro etc. C’est une zone séparée par la mer, d’un cours d’eau qui porte le nom de la localité Adounko. Les berges lagunaires bordées de cocotiers favorisent le développement touristique intense. Une zone pittoresque et touristique qui attire plusieurs personnes à organiser des pique-niques et des rencontres en quête de calme et de repos. Le vent doux qui souffle sur la région adoucit l’ardeur du soleil et conduit tout visiteur à se balader même les pieds nus sur des chemins sablonneux à longueur de journée en écoutant les chants des oiseaux sans se lasser. Mais lorsque le crépuscule commence par tomber, Adounko change de visage, l’obscurité s’étend partout empêchant de voir loin. Tout s’évanouit dans le noir et là, Adounko présente un aspect de mélancolie et de dégoût. A ce moment, les visiteurs se pressent à quitter les lieux. Du coup, les rues deviennent désertes et la vie est insupportable. La raison fondamentale réside dans l’inexistence de l’énergie électrique dans toute la localité.

Nid d’insécurité

A 20h, nous nous pointons dans la concession de dame Viviane Sossou, vendeuse de bouillie à Adounko Kpèvi. Elle s’active à servir à manger à ses enfants. Elle nous exprime son sentiment sur la situation: «Notre vie est désagréable ici à cause du manque d’électricité ». Elle éclaire sa demeure avec une lanterne. Elle voulait aller remettre un colis à l’une de ses amies dont la maison est située à une centaine de mètres de chez elle. Mais elle se rebiffe à remplir cette obligation parce qu’elle a peur de l’obscurité. « Nous ne sortons plus de nos maisons  à partir de 20h car les agressions des bandits sont récurrentes », regrette-t-elle. Adounko est devenu depuis quelques années un nid d’insécurité. Les malfrats sèment la terreur dans la localité. Rien ne leur échappe. « Les maisons abandonnées et les parcelles inoccupées sont des lieux de refuge pour les hors la loi », a déclaré Monsieur Nestor Comlan Byll, chef des quartiers Adounko Daho, Djèkpota centre et Aclakou Gbagoudo. Les femmes sont les plus exposées surtout lorsqu’elles reviennent du marché ou de la ville la nuit. Elles subissent les pires traitements des malfrats qui les dépouillent de tous leurs biens et abusent d’elles. Ils disparaissent dans la nature sans être inquiétés après leurs forfaits. « L’éclairage de la localité pouvait nous permettre de combattre ce fléau. Mais hélas », a ajouté Monsieur Nestor Comlan Byll. La lumière n’étant pas disponible, les enfants de Viviane Sossou, allongés sur une natte en paille, repartiront le lendemain à l’école sans pouvoir apprendre leurs leçons.  

Un déficit qui plombe  l’activité  économique

Les localités d’Adounko regorgent des potentialités économiques et touristiques qui devraient leur permettre d’assurer un développement harmonieux. Malheureusement, cette localité abandonnée à elle-même ne bénéficie d’aucun projet pour favoriser son essor. Il n’existe pas de bars et restaurants, ni d’un atelier de soudure ou d’une scierie et encore moins d’une poissonnerie ou d’un centre informatique ou de photocopie ou encore moins d’une quelconque unité de production. Les activités qui nécessiteront l’utilisation de l’énergie électrique ne sont pas les bienvenues à Adounko.  Les femmes qui tentent d’obtenir des microcrédits sont souvent désillusionnées. Les activités tombent en faillite et elles se retrouvent avec des dettes. « Je n’arrive plus à vendre mes poissons frais parce que je ne peux pas les mettre au frigo et je suis en faillite. Je croule sous le poids des dettes », a expliqué Odette Zossoungbo, vendeuse de poissons frais à Adounko Daho. « Les activités de nos femmes ne prospèrent pas faute d’électricité », déplore Monsieur Nestor Comlan Byll. Il est également impossible de se procurer des glaçons pour étancher la soif. Le seul salon de coiffure, pour hommes, d’Adounko Kpèvi ne comble pas les attentes de sa clientèle. Son propriétaire Denis Ganmètognimon fait fonctionner son salon à l’aide d’un groupe électrogène. Ce moteur le lâche régulièrement et décourage sa clientèle. Il ne vit pas de son métier car il fait un chiffre d’affaires d’à peine 500 FCFA par jour. Les jeunes sont abandonnés à eux-mêmes parce que toutes leurs initiatives économiques se soldent par un échec. C’est le cas de Fulbert Anagonou, un jeune qui avait ouvert un bar à Adounko Daho, mais il s’est précipité pour mettre les clés sous le paillasson parce qu’il n’arrivait pas à refroidir les boissons avec même des glaçons.

Les toiles d’araignées et les risques

 Les habitants qui possèdent l’électricité dans leurs maisons à Adounko ont dû la tirer  depuis Cococodji  (la zone du Collège d’enseignement général Le Méridien) par le système archaïque et à risque appelé ‘’Toiles d’araignée’’ sur une distance de plus de 4 km. Pendant les saisons pluvieuses, les bois qui tiennent les fils électriques tombent au gré du vent dans l’eau ou sur la voie publique. Les femmes et les enfants sont souvent victimes d’électrocution. Parfois, certaines personnes mal intentionnées volent les fils électriques la nuit et plongent les propriétaires dans le noir. Mais les utilisateurs de ce système de toiles d’araignée ne sont pas du tout satisfaits de la qualité de l’énergie qui leur parvient. Ils assistent à la baisse permanente de tension ou à la coupure de longue durée de l’énergie électrique sans raison. Au domicile de Monsieur René Aballo cette nuit, c’est l’obscurité qui dicte sa loi. Il est alimenté par les toiles d’araignée. Ses voisins qui utilisent le même système disposent de l’énergie électrique. René Aballo ne comprend pas encore cette anomalie de ce soir. Il décide de faire le parcours à pied en compagnie de son fils pour vérifier l’état des toiles d’araignée à l’aide d’une torche. La mort dans l’âme, il constate que ses fils électriques ont été sectionnés et emportés par des inconnus. « Je suis malheureux », nous lance-t-il tout abasourdi. La seule Cafétéria Habib Lopez de Aclakou Gbagoudo fonctionne sur la base des toiles d’araignée. Mais son tenancier se plaint de l’augmentation des frais de consommation dont il est chaque fois contraint de payer. « Le transport de l’énergie par les toiles d’araignée nous coûte trop cher », a fait savoir Dadjè Habib, le tenancier de cette cafétéria. Beaucoup d’habitants viennent charger leurs portables auprès de ce dernier contre 100 FCFA. Il faut de longues heures pour charger un portable à cause de la baisse de tension. Mais également, Dadjè Habib déplore les dommages que subissent ses appareils électroménagers en raison des coupures intempestives et de la baisse de tension. Le jour où Dadjè Habib ne parvient pas à satisfaire ses clients, ceux-ci parcourent les 4 km pour charger leurs portables à Cococodji. Certains résidants de la localité qui ont opté pour l’énergie solaire subissent aussi des désagréments. C’est le cas de Monsieur Jean-Jacques Gbozèkpa Quenum, le chef quartier Adounko Ayignon, qui n’arrive pas à allumer son poste téléviseur à cause de la faible puissance de cette énergie renouvelable. Le conseiller Aurélien Zinsou, un élu local d’Adounko Daho est aussi victime de cette anomalie : « La puissance de l’énergie solaire est faible. J’ai dû remettre mon poste téléviseur à un ami de peur qu’il tombe en panne », avance-t-il. La nuit, les moteurs des groupes électrogènes vrombissent dans plusieurs maisons et empêchent même les occupants de dormir tranquillement. « Il n’est pas rentable d’utiliser un groupe électrogène. Je dépense plus de 30 000 FCFA pour le carburant chaque mois », a expliqué Monsieur  Cosme Adjovi, un opérateur économique d’Adounko Ayignon. Il regrette des dommages dont ses appareils électroménagers sont régulièrement victimes. « Il y a 3 mois, j’ai changé deux (02) ventilateurs et le poste téléviseur », a-t-il souligné.

Quid des infrastructures sociocommunautaires ?

Adounko est doté de quelques infrastructures, mais qui ne fonctionnent pas correctement en raison du manque d’électricité. C’est le cas du centre de santé d’Adounko Ayignon qui est aujourd’hui paralysé dans son bon fonctionnement. Dans cet établissement sanitaire, le calme qui y règne démontre la non fréquentation par les patients. Il est doté d’un aspirateur, mais par défaut d’électricité, cet appareil, dont le rôle est de désencombrer les nouveau-nés qui inhalent le liquide amniotique, est devenu un objet d’ornement dans le centre de santé. Il n’y a pas aussi un appareil frigorifique pour conserver les vaccins. Le personnel est toutes les fois obligé de se référer au centre de santé de Pahou à 15 km pour s’en approvisionner. Lorsque les vaccins ne sont pas disponibles, des infections comme le tétanos font des ravages dans la localité. « Lors des accouchements la nuit, j’utilise la lampe rechargeable », a expliqué l’infirmière Nanette Allakpa Bigo. Mais parfois l’énergie de la lampe s’affaiblit. « Là, j’écarquille les yeux pour pouvoir faire le travail et le drame peut survenir », a-elle ajouté. L’obscurité qui règne autour du centre de santé la nuit empêche les patients d’y aller pour se faire soigner.

Les écoles également ne fournissent pas souvent de bons résultats. . « Rares sont les élèves qui résident dans cette localité jusqu’à obtenir le baccalauréat », déplore Antoine Houessinon, le chef du village d’Adounko Kpèvi. Les parents pour la plupart font usage de lampions ou de lanternes à pétrole lampant pour éclairer leurs maisons. Les enfants ne bénéficient pas de cet éclairage pour réviser les cours. D’où le taux d’échec toujours en hausse chaque année avec l’abandon fréquent des études par les apprenants. Seuls, les parents ayant un peu plus de moyens financiers placent leurs enfants chez d’autres personnes à Cococodji, à Cotonou ou ailleurs pour pouvoir obtenir des résultats satisfaisants. Le centre de l’artisanat d’Adounko Kpèvi également ne s’anime pas comme il se doit, faute d’électricité. Pas de centres de loisirs ni de lieux de distraction pour les jeunes dans la localité.

Les démarches pour l’électricité dans l’impasse

Adounko est une région du département de l’atlantique qui était destinée à se développer plus vite que les localités environnantes. Mais le déficit de l’électricité a non seulement émoussé l’ardeur des bonnes volontés, mais surtout a sérieusement arriéré la localité. Une situation qui afflige véritablement Monsieur Rufin Agblo, l’un des jeunes dynamiques d’Adounko Kpèvi : « Regardez Cococodji, Akadjamè, Avlékété, Togbin et autres autour de nous où l’électricité fait le bonheur des populations. Mais ici, nous vivotons dans l’obscurité ». Effectivement, à cause du manque d’électricité, tous les quartiers d’Adounko n’ont pas pu connaitre un brin de développement. Une situation que ne comprend pas Monsieur Jean-Jacques Gbozèkpa Quenum, le chef du quartier d’Adounko Ayignon : « Nous menons les démarches auprès des autorités depuis plus de 20 ans, mais depuis, rien ».  Une situation qui complique l’existence humaine dans la localité. La vie est sérieusement perturbée sinon insupportable pour les habitants d’Adounko qui ont décidé d’y rester. Plusieurs personnes ont dû vendre leurs maisons pour aller construire à Hêvié, à Womey ou à Sèlolli Fandji, des localités déjà alimentées en énergie électrique.  Monsieur Byll Comlan Nestor indique que les autorités exigent le lotissement avant l’électrification d’Adounko. Or, les litiges domaniaux freinent les opérations de lotissement dans la zone. Il informe que les plans de voirie existent déjà et il suffit seulement d’alimenter Adounko si la volonté politique anime les dirigeants. Il souligne que l’inexistence de lotissement à Hêvié n’a pas empêché les autorités d’électrifier cette localité.

Les populations d’Adounko sont à bout de souffle dans les démarches pour l’électrification de leurs localités. Elles souhaitent voir des actes concrets et vivre comme tous les autres citoyens du pays en bénéficiant de l’énergie électrique pour améliorer leurs conditions de vie. Pour ces habitants, l’électricité passe avant le lotissement et l’adduction d’eau dans leur localité. Mais en attendant de bénéficier un jour peut-être de l’électrification, ce site culturel et touristique continuera de porter sa croix dans le noir.