A l’école, aller aux toilettes est un geste normal relevant de la satisfaction des besoins physiologiques de l’être humain. Et pourtant dans presque tous les établissements scolaires publics du Bénin, il constitue un exercice assez compliqué pour les apprenants. Un vrai casse-tête à cause du manque d’hygiène de ces lieux d’aisances. Malgré le coût économique et sanitaire engendré, des toilettes insalubres et malodorantes dans les écoles restent banales et n’émeuvent personne. Enquête…

Jeudi 9 mai 2019 au Collège d’Enseignement Général de Houéyiho, un quartier de la ville de Cotonou. Il est 9h15. La cour de l’établissement est silencieuse. Seules parviennent des salles de classe, les voix de quelques professeurs en plein cours. D’un pas alerte, Priscilla A., classe de 4ème sort d’une des cabines du bloc de latrines situé juste derrière les salles de classe. Dans des gestes effrénés, elle époussète sa robe kaki avec un bout de tissu qu’elle sort d’une de ses poches. Tour à tour, son nez fait l’inspection de ses mains, avant-bras et bras, puis de sa robe. Son écœurement est perceptible à l’étirement de ses lèvres. « Je sens mauvais », nous confie-t-elle avec un trépignement à la question de savoir ce qui n’allait pas. Nous lui expliquons les raisons de notre présence dans l’établissement. Elle se confie. « Je n’ai pas l’habitude d’aller aux toilettes à l’école. Mais, je ne me sens pas bien depuis ce matin. Je n’ai pas pu résister cette fois-ci », explique l’élève de la classe de 4ème.

Au CEG Godomey, le lendemain 10 mai. C’est la récréation. A l’entrée du bloc de latrines situé presque en plein milieu de l’établissement, une petite file se forme. Les sept cabines sont toutes occupées. Paul Gbègnon, élève en classe de troisième, attend impatiemment que l’une d’entre elles se libère. « Pendant la récréation, c’est souvent difficile d’aller aux toilettes », souligne-t-il. Et sur la question de l’entretien, il indique avec une certaine désinvolture que c’est sale et sent mauvais, mais qu’il n’a pas le choix.

Pour ces deux élèves et pour la grande majorité de leurs compères, c’est toujours avec la mort dans l’âme qu’ils fréquentent les latrines installées dans leur école.

Des écoles sinistrées ?

Au CEG Sainte Rita de Cotonou, plus d’une dizaine de cabines ont érigées. Mais aucune n’est fréquentable. On y remarque deux types de cabines. Celles conventionnelles et celles à chasse. Délabrées et abandonnées, les cabines à chasse ne manquent pour autant pas d’attirer l’attention. Malgré l’absence de toute arrivée d’eau, des fèces laissés par les élèves depuis des mois sont encore visibles dans les pots, soit asséchés, soit baignant dans l’urine des derniers visiteurs, forcés de les utiliser en urgence. Selon les explications de plusieurs élèves de l’établissement, ils se voient obliger d’y faire un tour quand les cabines à fosses situées non loin de là sont toutes occupées. « Je ferme mon nez quand je vais là-bas (cabines à chasse, ndlr) », déclare l’un d’eux. Les latrines à fosses, quand bien même actuellement utilisées par tous les apprenants de l’établissement, sont toutes aussi repoussantes. En plus d’être inondées d’urine, les bords sont parsemés de bouts d’excréments, et par endroit, on note des matières fécales à même la dalle.

Aux CEG Godomey, Houéyiho, le Méridien ou à l’école primaire publique de Wolèguèdè et dans tous les établissements scolaires, primaire comme secondaire, du Bénin, le constat est presque le même. « Il était carrément impossible d’être à l’aise quand, obligé, on devait aller aux toilettes au Lycée Mathieu Bouké », explique Benjamin Otchoumaré, élève dudit établissement entre 1999-2005.

Pour les responsables d’établissement, la faute de l’insalubrité des latrines est d’abord aux élèves. « Les apprenants ne prennent pas le temps de faire les choses comme il se doit. Ils déposent l’urine ou les matières fécales n’importe où », déclare Bernard Lahamy, directeur du CEG du Godomey. D’autres raisons, non négligeables existent également. Thomas Sonou, directeur du CEG Houéyiho pointe du doigt l’effectif pléthorique des écoles. « L’effectif est écrasant. Nous sommes autour de 5 000 chez nous », dit-il comme lassé d’une situation devenue un casse-tête. « Pour des toilettes publiques, cela ne peut que créer de petits soucis au gestionnaire », ajoute-il. Bernard Lahamy déplore aussi le nombre insuffisant des cabines disponibles et le manque de moyens financiers.

Pour Félix Adégnika, coordonnateur national du Water Supply and Sanitation Collaborative Council (WSSCC, Conseil de concertation pour l’approvisionnement en eau et l’assainissement, en français), c’est simplement un drame qui se joue dans les écoles en matière d’hygiène et d’assainissement. En plus de ce que toutes ne sont pas dotées de latrines (seulement 85% en 2017), obligeant les apprenants à déféquer à l’air libre, c’est aussi que les cabines sont insuffisantes dans les établissements qui en ont. « Le ratio d’une latrine pour 50 élèves retenu par le Bénin n’est du tout pas respecté », fustige-t-il. Et pour ne rien arranger, il n’y a souvent pas d’eau pour permettre aux apprenants de se laver les mains. « Pour les 3/5 des établissements scolaires publics, il n’y a pas de dispositifs de lavage des mains », regrette Félix Adégnika. Selon lui, l’Etat doit prendre ses responsabilités.

 Un lourd tribut pour le pays

Pour Félix Adégnika, coordonnateur national du WSSCC, le manque d’hygiène et d’assainissement a un coût social et économique dont on ne mesure pas encore l’ampleur au Bénin. En effet, le défaut d’entretien des latrines, en général, et au niveau des établissements scolaires en particulier est un véritable problème de santé publique. Selon le docteur en médecine, Isaac Houngnigbé, l’apprentissage, l’hygiène et la santé sont intimement liés. « L’école est l’endroit où les enfants passent la majeure partie de leur temps. Si les conditions d’hygiène y sont mauvaises, les enfants sont exposés à des risques de maladies et d’infections », explique-t-il. Les enfants peuvent ramener chez eux les agents infectieux contractés sur le lieu de garde ou à l’école, et infecter ainsi d’autres membres du foyer. Il s’agit essentiellement d’infections intestinales par les vers, telles que l’ankylostomiase, la trichocéphalose, l’ascaridiose et la schistosomiase. « Les vers se transmettent facilement au sein des groupes d’enfants qui jouent ensemble, se touchent, se rendent aux toilettes et souvent, ne se lavent pas les mains au savon en sortant », confie le docteur. Selon les estimations données par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le manque d’assainissement est à l'origine de près 280 000 décès par maladies diarrhéiques chaque année dans les pays à revenu faible.

Egalement, prévient le docteur Isaac Houngnigbé, les maladies liées au péril fécal sont une des causes les plus importantes de retard de croissance physique et intellectuel. Alain Tossounon, journaliste et expert en matière d’hygiène et assainissement désigne aussi l’absence de toilettes propres comme un obstacle énorme à l'éducation, à l'égalité et à la sécurité des enfants. « Un enfant malade ne peut plus aller à l’école et prend du retard sur ses camarades », souligne-t-il. « Beaucoup d'études ont montré qu’améliorer l'accès aux infrastructures d'hygiène et d'assainissement réduit non seulement l'absentéisme mais aussi l'incidence et la sévérité des maladies au sein des élèves », renchérit le docteur Isaac Houngnigbé.

 

L’entretien : Qui est en responsable ?

Pour maintenir propres les latrines érigées dans leur établissement, les directeurs ne manquent pas de prendre des initiatives. « Au cours de l’année scolaire, nous y mettons des produits désinfectants qui diminuent surtout les odeurs de manière sensible », explique Bernard Lahamy, directeur du CEG Godomey. Au CEG Houéyiho, des services extérieurs sont requis tous les trois ou six mois pour cette désinfection. « S’ils viennent 4 à 5 fois dans l’année, le coût de cette prestation extérieure nous revient autour de 400 mille FCFA », confie Thomas Sonou. Pour les excréta, il faut attendre les rares fois où le gardien, sur instruction du directeur, est disposé à faire le nettoyage. Ou, quand des apprenants récalcitrants sont chargés de le faire comme punition, avec les conséquences sanitaires impliquées et reconnues par les chefs d’établissement.

La loi n° 97-029 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes en République du Bénin et la loi n° 98-005 du 15 janvier 1999 portant organisation des communes à statut particulier mettent à la charge des collectivités locales la construction, la réparation et l’entretien des écoles maternelle et primaire, et secondaire (communes à statut particulier). Par ailleurs, les collectivités locales sont également responsables des questions d’hygiène et d’assainissement (loi n°97-029 du 15 janvier 1999). Paradoxalement, les mairies ne semblent pas véritablement s’intéresser à la question. Joint au téléphone, un cadre de la mairie d’Abomey-Calavi avoue que rien n’est fait dans ce sens. « L’assainissement a ceci de déplorable que c’est seulement quand il y a crise qu’on se lève », se désole Félix Adégnika.

Nos tentatives pour avoir l’appréciation des autorités compétentes des ministères des enseignements maternel et primaire, et secondaire sont restées sans suite. Toutefois, « quand on parle aux responsables du ministère, la réponse générique, c’est "manque de moyens", se plaint Félix Adégnika.

 

Accorder plus d’attention

En 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu le droit à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit de l’homme. Egalement, l’atteinte des objectifs 3 (Accès à la santé et au bien-être), 4 (Accès à une éducation de qualité) et 6 (Accès à l’eau potable et à l’assainissement) de l’Agenda 2030 auquel le Bénin est partie prenante passe forcément par l’école. « C’est dans les écoles que les enfants apprennent les comportements et prennent des aptitudes. Malheureusement, elles sont négligées et ça se répercute sur l’ensemble de la vie de la communauté », se désole Félix Adégnika. Pour cela, l’Etat doit également accorder une plus grande attention aux questions d’hygiène et d’assainissement, exhorte Richard Houssou de la Direction nationale de la santé publique. « Quand la priorité est clairement définie, la volonté politique l’accompagne », déclare-t-il. Le journaliste Alain Tossounon regrette l’abandon de la création des comités de santé dans les écoles qui étaient un début de solution. « On n’accorde plus la même attention à ces questions alors que cela a un impact sur la santé des apprenants », déplore-t-il.

Pour le coordonnateur national du WSSCC, les contrôles dans les établissements scolaires doivent aller au-delà des aspects académiques, cantines et autres. « Il faut faire en sorte que la propreté des toilettes soit un critère d’évaluation de la gouvernance de ces écoles », conseille-t-il. Selon Richard Houssou de la Direction nationale de la santé publique, une telle doléance a déjà été adressée aux ministères en charge des enseignements. Sa concrétisation devrait corriger beaucoup de choses sur le terrain. Alain Tossounon en attend énormément. « Le ministère de la santé, à travers la direction nationale de la santé publique, devrait travailler ensemble avec les ministères des enseignements pour veiller au respect des conditions d’hygiène et d’assainissement dans les écoles », indique-t-il.

En attendant, notons qu’une étude de l’OMS en 2012 a calculé que pour chaque dollar (US $) investi dans l’assainissement, on obtient en retour 5,50 dollars (US $) provenant de la baisse des dépenses de santé, des gains de productivité et de la diminution du nombre des décès prématurés.

 

Jesdias LIKPETE

Enquête réalisée avec l’appui financier de l’Ambassade des Etats-Unis près le Bénin