Un an après l’attaque meurtrière des Peulhs par une frange des populations de Cobly, dans le nord-ouest du Bénin, « une accalmie relative » règne entre les deux communautés mais, sous la cendre, le danger couve encore. Autrefois complices, chacun est aujourd’hui sur ses gardes.

Flore NOBIME

 

 

« Nous avons été attaqués. Il y a eu des morts. Il y a eu beaucoup de dégâts. Nos maisons ont été saccagées et incendiées. On a dû fuir. On a perdu nos bêtes». Treize mois sont passés. Amidou Tchokey se rappelle l’horreur. Dans son blouson gris qu’il porte sur un boubou bleu foncé, le chef du campement de Gouré Potal (campement de l'entente, en fulfuldé) dans le village de Pintinga, dans la commune de Cobly, à la lisière de la frontière entre le Bénin et le Togo, n’a pas oublié.

Membre de la communauté peulh de Cobly, l’homme, âgé d’une soixantaine d’années, s’en souvient comme si c’était hier. Sur la place publique de Gouré Potal  où il est assis après la grande prière de ce vendredi, il accepte de parler pour la première fois du drame. Il revient sur ce que les siens et lui ont vécu. Le ton est monocorde quand il parle du saccage des campements et de la fuite vers Cobly-centre, et Gouandé, dans la commune voisine de Matéri. Sous son front généreux barré de rides profondes, le regard est terne. « Le plus dur dans ces conflits communautaires, ajoute-t-il, d’une voix éraillée, c’est les incendies. Quand on brûle les maisons, tout part en fumée. On perd tout ». Autour de lui, il y a exclusivement des hommes qui acquiescent.

Leur vie a basculé ce 7 juillet 2018. « Tout est parti de la découverte du cadavre charcuté d’un paysan dans son champ à Tchamonga. Les familles de la victime ont tout de suite soupçonné les Peulhs. C’est ainsi que les gens ont commencé à s’attaquer aux Peulhs en guise de représailles. Le conflit s’est propagé de Datori jusqu’à atteindre le village de Pintinga dans l’arrondissement de Tapoga qui abritait un grand nombre de Peulh », raconte Gnimpo Comlan Gnammou, le secrétaire général de la mairie de Cobly.

Le bilan de l’expédition punitive contre les Peulhs, est lourd. D’après des chiffres fournis par l’ONG Potal Men, il est de 7 morts, 2 disparus, 3900 personnes déplacées, 142 habitations saccagées et brûlées. Des animaux, bœufs, petits ruminants et volailles ont aussi été perdus. « C’est un triste événement dont on se rappelle encore comme si c’était hier. Aujourd’hui nous avons au moins 7 personnes qui sont en prison par rapport à cela. C’est triste, ça fait partie des conflits qu’il faut éviter », souligne le contrôleur général de police Mohammed Saké, directeur de la Sécurité publique à la Direction générale de la Police Républicaine.

La terre comme enjeu…

Connus comme un peuple nomade, de plus en plus de Peulhs se sédentarisent. Dans l’Atacora, cette mutation sociologique engendre des incompréhensions et des conflits entre agriculteurs autochtones et éleveurs peulhs. Des conflits qui deviennent recrudescents dans ce département. En l’espace de 7 mois, de juillet 2018 à février 2019, le département a enregistré onze conflits. Bilan : neuf morts, des blessés graves et légers, des déplacés, des dégâts matériels et financiers.

La terre est ainsi au cœur des conflits. En matière de jouissance du foncier, en effet, la plupart du temps, les Peulhs sont considérés comme étrangers sur le territoire qu’ils occupent. « Le Peulh, quel que soit le temps qu’il met dans un milieu est considéré toujours comme un étranger. Quand ils s’installent quelque part, les terres deviennent fertiles grâce à la bouse des vaches et du coup, on crée des situations pour qu’ils se déplacent. On leur dit d’aller ailleurs. Il n’est plus facile de trouver ailleurs avec la pression sur le foncier, et les Peulhs résistent », déplore Bio O. Djega, le directeur exécutif de Potal Men.

Après les événements de Cobly, certains Peulhs sont revenus vivre dans les localités théâtre du drame. A Yangou, par exemple, un hameau de l’arrondissement de Tapoga, quelques tentes en matériaux précaires ont refait surface sur les ruines du campement saccagé un an plus tôt. Beaucoup d’autres déplacés ont préféré s’installer à Gouré Potal. « Les populations de Pintinga ont pu nous donner un domaine de 835,26 hectares au profit des Peulhs déplacés…. Ils habitent là et y font le pâturage », explique Gnimpo Comlan Gnammou. Aujourd’hui, Gouré Potal compte environ 2600 personnes.

« Une accalmie relative »

Aujourd’hui, la paix revient, mais la méfiance subsiste. «Après le conflit, des actions de sensibilisation au niveau des villages riverains ont concerné les deux acteurs, à savoir les réfugiés qui vivent à Gouré Potal, et les autochtones de ces villages. Ceci dans le but de renforcer la cohésion sociale entre les deux communautés, et prévenir les éventuels cas de conflits qui vont naitre », explique Boni Yaourou, expert pour la paix à l'ONG Potal Men.

«Quand il y a un problème, ils m’informent et moi j’informe les autres acteurs, on se rencontre pour trouver des solutions. Même s’il y a des provocations de la part de certains paysans », déclare Moussa Birigui, le président des éleveurs de Cobly.  « Cela ne manque pas. Lors des sensibilisations, il est revenu que les autochtones ont un lien direct avec les populations togolaises qui, depuis des années, venaient cultiver l’espace sur lequel nous sommes installés actuellement. C’est peut-être ce qui les amène à ces provocations », pense Boni Yaourou. « On a une accalmie relative parce qu’on ne peut pas dire que tout est rose », reconnaît de son côté, Gnimpo Comlan Gnammou.

Au sein de la population, des voix s’élèvent aussi pour appeler à l’apaisement et au pardon. « Les agriculteurs et les éleveurs sont tenus de vivre ensemble. Que les deux groupes se pardonnent mutuellement …Les peulhs sont nos amis, nos parents, nos bienfaiteurs. Ils sont des hommes comme nous », plaide Michel Taouema Datcha, un agriculteur de Cobly.

«La collaboration avec la communauté peulh est bonne ici. Quand nous avons besoin de bœufs pour labourer, les peulh nous aident.  Ils attachent leurs bêtes dans nos champs pour les fertiliser. Nous devons éviter les querelles et les accepter. Aujourd’hui on leur a trouvé un domaine ici. Mon souhait est que tout le monde, les autorités surtout, soutienne cette initiative pour éviter que le mal ne resurgisse », exhorte Jacques Kombito, conseiller du chef du village de Pintinga.

Les déplacés retrouvent peu à peu la cohésion. « Nous sommes contents d’être ici. Avant, on était dispersés. Pour se voir, on devait parcourir de longues distances. Aujourd’hui on est ensemble. On vit, on mange, on rit ensemble », lance, dans la foulée, Ousmane Hama, un vieil homme à la barbichette immaculée. Les habitants de Gouré Potal réapprennent à se connaître. Une nouvelle vie reprend.

 

 

Ce que disent les lois et les textes règlementaires

Loi n°2013-01 du 14 août 2013 portant code foncier et domanial en

République du Bénin:

  • Article 316: Tous les Béninois ont une égale vocation à accéder aux ressources naturelles en général et aux terres agricoles en particulier, sans discrimination de sexe ou d’origine sociale dans les conditions prévues par la Constitution, les lois et les règlements.
  • Article 318: Les autorités des collectivités territoriales prennent par arrêté les dispositions réglementaires nécessaires à l’exploitation et à la gestion des ressources naturelles de leur ressort territorial, conformément à la Constitution, aux lois et règlements en vigueur.

Loi n°2018‐20 du 23 avril 2019 portant Code pastoral en République du Bénin

Article 68 : Dans Chaque hameau ou village où s’exerce l’élevage sédentaire, il est délimité par les collectivités territoriales en relation avec les organisations professionnelles des agriculteurs et des éleveurs des campements pastoraux. Tout campement pastoral est d’utilité publique.

Article 96 : Sans préjudice de la réparation civile, quiconque est coupable d’altération d’équipements agricoles, d’infrastructures pastorales, de logements d’agriculteurs ou de gardiens de bétail, est puni d’un emprisonnement de un mois à douze mois.

 

Trois questions à Xavier Zola, juriste, expert foncier

« Il faut faire évoluer les mentalités »

 

Comment remédier aux conflits communautaires de source foncière entre éleveurs et agriculteurs ?

Le code foncier et domanial est un outil conçu pour favoriser la cohésion sociale. Il s'agit de faire en sorte que les conflits fonciers diminuent. Ça veut dire que les conflits entre éleveurs et agriculteurs doivent pouvoir diminuer. Avec le code foncier et domanial, il y a une grande partie de la bataille qui a été gagnée. Les dispositions existent. Le défi est d'arriver à les transposer dans la réalité de tous les jours.

Qui peut se prévaloir d’un droit de propriété et qui peut le dénier à un autre?

Sur le principe, le code dit que l’Etat détient tout le territoire national et que l’Etat peut, à partir d’une certaine présomption, confirmer le droit d’une personne physique, d’une personne morale sur une partie du territoire national. C’est ce qu’il faut vraiment comprendre. La question est beaucoup plus relative à des réalités sociologiques entre des ethnies, ou à des cas où l'on se retrouve des groupes majoritaires ou minoritaires. Il y a aussi certains cas où certaines ethnies se pensent supérieures à d’autres. Aujourd’hui, il faut que les populations de manière générale, et celles qui font l’objet de ces problèmes, commencent à formaliser leurs droits pour que l’Etat puisse œuvrer à protéger ces droits qu’elles pourraient avoir. Donc, s'il s'agit d'une première occupation, si les gens se sont installés là depuis, ils ont à s’adresser à l’administration communale, donc au maire de leur localité, pour se faire délivrer l'attestation de détention coutumière. On note par ailleurs des problèmes de possession ou d’occupation, où certains estiment que d'autres n’ont pas à s’installer, qu’ils ne peuvent pas être propriétaires. Ce sont les actions d’information, de communication, de sensibilisation qui peuvent aider à expliquer, faire comprendre pour que chacun sache à quoi s'en tenir. Il faut faire évoluer les mentalités.

Que pensez-vous des cas d’expulsion, par des populations  dites autochtones, de certaines communautés des espaces occupés par ces dernières, même depuis des décennies ?

Pour les questions relatives au droit de propriété, au droit d’exploitation de la terre, aux contrats d’usage de la terre, il y a deux cas qu’il faut dissocier. Il y a le droit de propriété qu’on peut transférer, c’est-à-dire que quand je vends ou quand je donne, ça veut dire que le droit de propriété passe de ma main et rentre dans la main de l’autre. Et ça s’arrête là. Quand je prête, quand je loue, quand je mets à disposition, ça suppose que je garde toujours le droit de propriété et c’est le droit d’exploitation que je transfère. Et le code a bien prévu que dans ces cas, il faut formaliser également les contrats d’usage. Si on se retrouve dans des cas de contestation de droit de propriété ou de limite ou d'exploitation de la terre, il faut bien faire recours aux mécanismes de règlement, soit un règlement à l’amiable, soit les parties se présentent devant le tribunal de conciliation de la localité, ou carrément elles vont au tribunal pour aller régler cela. Il faut aujourd’hui formaliser toutes les situations et régulariser les situations déjà existantes.