Décaissements empreints de favoritisme. Infrastructures non conformes aux normes. Travaux de réhabilitation du fait de la non durabilité des ouvrages, modules de classe sans sécurité… Dans certaines communes du Bénin, l’utilisation faite des fonds FADeC destinés aux infrastructures scolaires est entachée d’irrégularités dont les conséquences menacent l’école.

Spectacle désolant à l’école primaire publique (EPP) de Kolo-Oun, dans la commune de Djougou (458 km au Nord de Cotonou). Un module de trois salles de classe inachevé et envahi par les herbes. Une école qui se vide de ses apprenants. Ceci, du fait de la fusion des trois classes et de la non mise à disposition du nouveau bâtiment. Le cours élémentaire première année (CE1) n’est plus fonctionnel, faute d’écoliers. Selon Alexandrine Kotoko, directrice de l’établissement, certains élèves sont restés à la maison, d’autres ont plutôt quitté le village (Voir encadré).  Quant aux 66 âmes qui fréquentent l’établissement, (42 du cours d’initiation –CI- et 24 du cours préparatoire –CP-), elles sont agglutinées dans une salle très exiguë et aux murs en terre battue. Elles doivent, par ailleurs, se partager 18 tables et bancs alors qu’il leur en faut 33 pour s’asseoir décemment.

En principe depuis 2017, ces difficultés ne devraient plus être d’actualité. Malheureusement, ce cas n’est d’ailleurs pas isolé. A deux heures de route de Djougou, dans la commune de Tanguiéta (586 km au nord-est de Cotonou), le spectacle est tout aussi ahurissant à l’EPP Hantékou. Le module de trois salles de classe réceptionné en 2018 et qui abrite des écoliers, est branlant. De plus, aucune de ces classes n’est pourvue d’armoires pour ranger le matériel de travail alors que toutes les classes devraient en être pourvues. La toiture de la salle attenante au bureau du directeur est déformée. A ces constats, s’ajoute la peine de Jonas Ahéhéhinnou, directeur de l’école, qui doit déployer chaque fois de l’énergie pour fermer sa porte à cause de la serrure défaillante. Le phénomène reste identique à Lokossa (100 km à l’ouest de Cotonou) et à Djakotomey (138 km à l’ouest de Cotonou). Jean-Baptiste Dangnon, directeur du groupe B à l’EPP Houngba-Gbédokpo, dans la commune de Djakotomey, dénonce : « Le modulede trois salles de classeentamé en 2014, pour être achevé la même année, a été finalement livré en 2016».L’indignation est à son comble à l’EPP Gbédji-Tozoumè, dans la commune de Lokossa où les enseignants fustigent, en plus des travaux bâclés, « la qualité défectueuse des tôles utilisées par le soudeur pour fabriquer les portes et les fenêtres ».

Des contrôleurs de chantier défaillants

A l’origine de ces disfonctionnements, un manque de rigueur dans la sélection des entreprises ayant effectué les travaux, l’inexistence de système de suivi des chantiers et de contrôle des travaux livrés. C’est ainsi qu’à Tanguiéta, les contrôleurs qui ont suivi les travaux sont incriminés par Florentin Kouaro, chef service technique (CST), à la Mairie. Accusation parfois non fondée comme en témoignent les experts de la Commission nationale des finances locales (CONAFIL) : « Aucun contrôleur indépendant n’a été recruté » sur le chantier de l’EPP Hantékou construit à plus de 16 millions de FCFA du Fonds d’appui au développement des communes (FADeC).

A Djougou, c’est la compétence de l’entrepreneur qui est mise en cause dans le chantier abandonné de l’EPP de Kolo-Oun. « Pour le cas d’espèce, nous avons rencontré un entrepreneur qui n’a pas été à la hauteur de la tâche et nous sommes en train de résilier le contrat », se justifie AbdoulassidouArouna, point focal FADeC à la mairie de Djougou. Et pourtant, le chantier est à l’arrêt depuis 24 mois.

Parfois, l’insuffisance de ressources allouées sert d’argument, surtout pour les travaux relevant de « l’initiative de Dogbo ». A savoir des projets du temps où l’ex-président Boni Yayi a décidé depuis cette localité du Couffo que désormais, il incombe aux mairies de se charger de la construction des infrastructures éducatives. Mais le gouvernement n’a pu mettre à leur disposition des fonds suffisants pour cette mission. A ce propos et s’agissant de la réalisation du module de trois salles de classe à l’EPP Kolo-Oun, le point focal FADeC déplore : « Il faut entre 25 à 30 millions de FCFA pour la construction et l’équipement d’un module de trois salles de classe. Or, il a été mis à la disposition de la Mairie 19,5 millions dont 1,5 million de FCFA de mobilisation communautaire non évidente ». Plutôt, au moins 34 millions de FCFA, soulignent les auditeurs de la CONAFIL.

Dix-neuf millions et un toit qui coule

Les décaissements des fonds au profit des entreprises sont faits dans des conditions qui frisent la complaisance ou tout au moins un favoritisme suspect. Des décaissements ont été faits de façon troublante sans que les travaux qu’ils sont censés financer n’aient évolué. A Djakotomey, ce sont plus de 19 millions de FCFA du FADeC qui ont été investis pour la construction et l’équipement du module dont la toiture coule déjà en saison pluvieuse, moins de quatre ans après sa réalisation. Tendance confirmée par le rapport d’audit de la CONAFIL, publié en septembre 2018. Selon ce document, le chantier du module de classe de Djougou a été abandonné à un taux de réalisation de 44% pour un taux de consommation des crédits de plus de 50%.. A Tanguiéta, alors que les travaux accusaient un retard d’exécution de sept mois, et stagnaient à un taux de réalisation de 71%, 94% des ressources financières destinées à ces travaux avaient déjà été consommées, relèvent les auditeurs de la CONAFIL.

Face à ces dérives multiples, le gouvernement change de stratégie. Le conseil des ministres du mercredi 18 décembre 2019 envisage la réduction de 40% du coût de construction des infrastructures scolaires, grâce aux briques fabriquées à base des déchets plastiques.  Deux ans plus tôt, le mercredi 13 septembre 2017, le gouvernement crée en conseil des ministres l’Agence pour la construction des infrastructures du secteur de l’éducation. Un organe logé au ministère du Cadre de vie dont la finalité sera d’assister à la conception et à la réalisation des infrastructures du secteur.

Vadim QUIRIN

Enquête réalisée grâce au soutien de OSIWA et en collaboration avec la Maison des Médias

 

Mobiliers en souffrance

Tables et bancs défectueux ou non livrés 

 

Les imperfections observées sur les bâtiments scolaires nouvellement livrés se rapportent également sur le mobilier mis à la disposition des écoliers et de leurs enseignants.

 

Un flou autour de l’acquisition, en 2016, de 500 tables-bancs et de matériels ludiques au profit des écoles maternelles et primaires publiques de la commune de Djougou. En octobre 2017, au terme du rapport d’audit de la Commission nationale des finances locales (CONAFIL), les experts affirment, n’avoir pas « pu constater l’effectivité » physique de cette commande d’une valeur de plus de 26 millions de FCFA. Aucun bordereau de livraison ne leur a été fourni. Seulement, des copies de fiches de répartition à partir desquelles ils se sont livrés à une gymnastique. Celle-ci décrite dans la conclusion de leurs travaux : « En ce qui concerne le marché relatif à l’acquisition de tables-bancs et de matériels ludiques au profit des écoles maternelles et primaires publiques de la commune de Djougou, à défaut du bordereau de livraison, la commission a rapproché la liste des objets répartis des attachements n°01 et 02. Il ressort de cet exercice que 480 tables-bancs ont été distribués or il a été commandé 500 tables-bancs. Il se dégage donc un écart de 20 tables-bancs n’ayant pas été livrés ». De son côté, souligne ledit rapport, la Mairie a fait une contre-observation qui est restée non convaincante : «Dans la liste de répartition annexée aux contre-observations, des écritures ont été ajoutées sur la page 4, faisant état de la livraison de 2 x 10 tables bancs à des écoles qui sont déjà mentionnées à la page 3 (Nonsé et EUC). La commission estime que le document présenté comme preuve a été falsifié. Elle maintient son observation.»

Toujours en ce qui concerne la gestion des tables-bancs sur le FADeC, Jean-Baptiste Dangnon, directeur du groupe B à l’EPP Houngba-Gbédokpo, dans la commune de Djakotomey, dénonce le mauvais état de ceux-ci. « Sur les 75 tables-bancs livrés, seuls 55 sont encore exploitables grâce aux pointes que j’ai achetées pour renforcer quelques uns ». Par ailleurs, Juste Djossou, directeur de l’EPP Gbédji-Tozoumè, dans la commune de Lokossa, s’étonne du fait que « la réception définitive du module construit soit prononcée sans la livraison d’un minimum de tables-bancs » alors que l’arrêté ministériel réglementant le secteur fait de ces équipements une nécessité au point d’annexer à chaque projet la liste des équipements prévus. « C’est la faute aux communes si les salles de classe ne sont pas équipées», tranche Jacques Amoussou, directeur des services financiers de Lokossa.Toutefois, ce dernier nuance : « Il faut, en moyenne, 21 millions de FCFA hors-taxe pour construire et équiper un module de trois salles de classe ». Selon le rapport de la CONAFIL sur la gestion du FADeC 2016, la construction du module de trois salles de classe à l’EPP Gbédji-Tozoumè a coûté au total plus de 23 millions de FCFA. Le fait est similaire à l’EPP Koutitinhoun, dans la commune de Tanguiéta. Le module de trois salles de classe construit en 2017 a été livré sans équipement. Conséquence, au CE1, il y a 42 apprenants pour 11 tables-bancs au lieu de 21 attendus. Au CI, ils sont 69 pour 22 tables-bancs pour un minimum convenable de 34. De plus, dans cette école, il n’y a aucune table et aucune chaise prévues pour les maîtres.

V.Q.

 

 

Encadré

73 écoliers de Djougou n’iront pas au CEP 2020

A Djougou, le taux d’abandon scolaire figure parmi les plus élevés du Bénin. Rien que le premier trimestre de l’année scolaire 2019 – 2020,au niveau d’une des deux circonscriptions de la commune de Djougou, 73 apprenants du cours moyen deuxième année (CM2) ont déjà abandonné les classes. Des groupes scolaires comme Gaouga/A et C affichent des taux d’abandon compris entre 10 à 14 %. Soit des taux d’abandon qui sont deux et même plus de trois fois supérieurs à la moyenne d’un peu moins de 4% observée dans ladite circonscription lors du dépouillement des dossiers des candidats au Certificat d’études primaires de la session de 2020.  D’aucuns expliquent cette situation par l’influence très forte des écoles franco-arabes où les parents, fervents musulmans (81% de la population est musulmane), préfèrent envoyer la plupart de leurs enfants. Car ils estiment que les écoles franco-arabes leur apporteraient des connaissances classiques, d’une part, et les enseignements coraniques, d’autre part. L’administration scolaire en tient compte déjà : « C’est pourquoi, en ce qui nous concerne, nous faisons obligation à ces écoles d’exécuter le programme officiel en vigueur jusqu’à 16 heures. Après quoi, les maîtres coraniques prennent le relais », explique Ibrahima Adamou, directeur départemental des Enseignements maternel et primaire (DDEMP) de la Donga. En dehors de ce facteur, d’autres pointent la démission des parents, sans oublier le manque d’enseignants. Les infrastructures scolaires défaillantes ou non disponibles ne font qu’aggraver la situation.

V.Q.

Enquête réalisée grâce au soutien de OSIWA et en collaboration avec la Maison des Médias