Il règne de vives tensions autour de la disparition de quotas réservés aux infrastructures sociocommunautaires à Abomey-Calavi, une ville qui se fait une mauvaise réputation en matière foncière.

 

Par Maryse ASSOGBADJO (Enquête réalisée avec le soutien de OSIWA)

 

A Zogbadjè, un quartier populeux de l’arrondissement d’Abomey-Calavi, le domicile d’Augustin Houétinou, est quasiment enclavé. Pour accéder à sa maison, il est contraint de faire un détour par plusieurs ruelles. La principale voie d’accès menant chez luiest complètement fermée par une clôture en brique. Mais il n’en a pas été ainsi quand il s’était installé dans sa maison en 2009. « C’est lors du recasement de parcelles de deux acquéreurs ayant perdu leurs domaines que les élus locaux ont fermé notre principale voie d’accès », explique-t-il, impuissant, en exhibant des preuves de ses démarches en direction de la municipalité. Ses multiples recours auprès de la mairie en vue de la réouverture de la voie n’ont pas prospéré. Cet isolement le prive d’eau et d’électricité, sans compter l’insécurité que cela peut générer. Les problèmes liés aux opérations de lotissement dans la commune demeurent entiers et n’épargnent pas les domaines réservés aux infrastructures socio communautaires.

Le quartier Cocotomey-centre, dans l’arrondissement de Godomey subit lui aussi les affres des manœuvres astucieuses. D’une superficie de 8959 m2, situé au lot 435, zone 13 un domaine réservé à l’école maternelle et primaire publique selon certaines indiscrétions,a subi un morcellement avant d’être vendu avec la complicité d’un membre du comité de lotissement. Selon les explications du chef quartier, le vendeur a avouéson forfait devant le président du comité de lotissement, le chef quartier et l’envoyé de la mairie d’Abomey-Calavi lors d’une séance contradictoire. Frétus Aguiar, le président du comité de lotissement local de Cocotomey, ne se reconnait pas dans ces accusations.« Le lot 435 fait partie des réserves administratives de la zone 13. Personne ne peut y toucher s’il ne remplit pas les formalités. Nous voulons le désaffecter pour régler le cas des sinistrés. Pour le moment, le lot est intact malgré le nombre de sinistrés à satisfaire. Le conseil communal n’y a même pas encore pensé », jure-t-il.

 

 

 

Marché disparu

A quelques mètres de l’Ecole maternelle de Cocotomey, le domaine de l’ancien marché de Cocotomey est très querellé. La pomme de discorde concerne le morcellement de l’école à d’autres fins. Le 22 février 2017, le Syndicat national unifié des vendeuses et vendeurs des marchés assimilés du Bénin (Synauvemab), lance l’alerte à travers une lettre pour faire constater la « disparition du marché relevé à l’état des lieux sous le n°0495 K et de superficie de 1659 m2 ». Selon le plan d’urbanisme, ce marché qui n’avait pas été frappé de coefficient de réduction, se retrouve maintenant dans le lot 473 parcelle D, Cocotomey zone 13, et a été réduit à la superficie de 994 m2, note le syndicat. Il dénonce une différence de 665m2 manquant sur la surface du marché. Un mois plus tard, Léon Coco, agissant au nom de la collectivité Coco demande l’intervention du maire pour faire la lumière sur le dossier. Les réactions s’enchaînent. Le 12 avril 2017, les notables de Cocotomey saisissent l’autorité municipale de la vente frauduleuse du marché à un acquéreur à 40 millions de francs Cfa (plus de 60 000 Euros) Médard Coco, présumé propriétaire du domaine querellé. Curieusement, c’est son cousin Pierre Coco, par ailleurs membre du comité de géomètres qui encaisse l’argent. Pendant que le chef quartier, présente le domaine comme un don de la collectivité Cocoet accuse le comité de lotissement de complicité de tentative de spoliation, Frétus Aguiar, président du Comité de lotissement estime qu’en tant qu’unique garçon héritier du domaine de Coco, Médard a librement vendu la parcelle dont il a héritée. « S’il a associé un membre du comité de géomètre à la vente, ce dernier a agi en tant qu’individu et non en tant que trésorier du comité de lotissement », argue Frétus Aguiar.Dans la foulée, la mairie décide, par arrêté municipal en date du 10 septembre 2019 de l’érection d’une gare routière sur le domaine querellé. Mais cette option n’a pas suffi à calmer la tension restée encore vive autour de ce litige.

A Cococodji, à quelques kilomètres de Cocotomey, la détermination de la superficie de l’école maternelle fait l’objet d’un bras de fer. Dans leur lettre de dénonciation en date du 30 septembre 2016 adressée au maire de Calavi, les sages et notables de Cococodji-centre dénoncent une « mafia foncière dans leur quartier ». Ils citent au nombre des exemples de domaines bradés, la zone 15 Agbogboville lot 4 parcelle A dont l’école maternelle d’une superficie de 2734m2 et l’école primaire publique couvrant une superficie de 11870m2. Depuis 2016, lecomité de veille n’ayant pas eu gain de cause, s’est essoufflé.

Pour sauvegarder les réserves administratives au Bénin en général et à Calavi, en particulier, l’ancien ministre de la Décentralisation et de la Gouvernance locale (Mdgl), Barnabé Dassigli, publie en octobre 2018 trois communiqués successifs. Il y interdit la réduction des réserves administratives par les conseils communaux, et la libération de réserve administrative prévue pour abriter le jardin public sis à Zopah à Akassato, lot 324 rognée par des tierces personnes puis il demande la reconstitution des réserves administratives. Ironie du sort, il sera limogé lui-même du gouvernement, le 20 février 2019 pour « son implication dans des opérations irrégulières de lotissement et de transactions foncières ».

 

Des églises à la place des écoles

De son côté, le Collectif des associations de développement de l’arrondissement d’Abomey-Calavi, évalue à 205 690 m2, le point des réserves morcelées dans la zone des cadres (Zoca) et la zone des palmiers à huile (Zopah) par les élus communaux. On y retrouve par endroit des lieux de cultes bâtis en matériaux définitifs en lieux et place des écoles primaires publiques. Gélase Houngè, directeur à l’aménagement et de l’urbanisme à la Mairie d’Abomey-Calavi marque une nuance : « le constat sur le terrain n’est pas souvent la réalité dans les documents, les projections diffèrent de ce qui est sur le terrain », avertit-t-il, document à l’appui.Dans sa quête de sécurisation des terres, le Bénin a démarré l’expérimentation du cadastre dans quatrevilles du Bénin : Sakété, Tori-Bossito, Bohicon et N’Dali. Mais les préfectures et les mairies ne semblent pas encore prêtes pour le mettre en application. L’installation des structures prévues par le Code foncier et domanial et la budgétisation de leur fonctionnement tardent à être une réalité.

  1. A.